Opéra

Un Comte Ory endiablé à l’Opéra de Rouen

Un Comte Ory endiablé à l’Opéra de Rouen

24 janvier 2019 | PAR Clément Mariage

Avec un sens affûté de la vis comica rossinienne, Pierre-Emmanuel Rousseau met en scène un Comte Ory où brillent Mathias Vidal, Perrine Madoeuf et Philippe Estèphe.

Il y a un an, l’Opéra Comique proposaient une production du Comte Ory mise en scène par Denis Podalydès, reprise cet hiver à l‘Opéra de Liège. Si celui-ci avait transposé l’action du livret – située à l’origine dans un Moyen Âge de fantaisie – à l’époque de Rossini et de la conquête de l’Algérie par la France (dans le livret de Scribe et de Delestre-Poirson, les hommes sont absents car ils sont en croisade), Pierre-Emmanuel Rousseau, qui signe cette production de l’œuvre, a choisi de placer le sujet dans les années 1950-1960, avec cette fois-ci la Guerre d’Algérie en toile de fond (qui n’est jamais explicitement citée : c’est l’alibi à l’absence des maris). En réalité, P.-E. Rousseau le confesse dans plusieurs entretiens, il ne faut pas chercher derrière cette transposition un quelconque propos politique (l’époque s’ajuste par ailleurs aussi très bien au cléricalisme et au conservatisme qui traversent les discours des personnages) : c’est son goût pour l’esthétique de ces années-là qui l’a conduit à faire ce choix, lui permettant d’imaginer des costumes élégants et chamarrés, inspirés des modèles de Dior et de Balanciaga, et des décors aux murs tapissés d’imprimés fantasques comme écrin à cette œuvre pétillante et scabreuse. Le style troubadour, auquel se rattache Le Comte Ory, apparaît également par touches, au travers notamment d’un pan de mur percé de vitraux en ogives. Comme cet opéra est un remède à la mélancolie, au sujet léger, qu’on apprécie comme une savoureuse pâtisserie, ce décor coloré et fantaisiste sied merveilleusement bien.

Au premier acte, l’action prend place dans l’entrée d’un hôtel (écho à celui du Voyage à Reims, duquel Rossini a réemployé une grande partie de la musique pour Le Comte Ory ?) et le deuxième acte situe les évènements dans la chambre occupée par la Comtesse Adèle, où trône un portrait de Catherine II de Russie (signe que le libertinage de mœurs peut tout à fait se dissimuler sous les dehors d’une noblesse d’état et de maintien…). La scène est constamment animée, grâce à une direction d’acteur millimétrée et sémillante : chaque soliste, chaque choriste, chaque figurant paraît individuellement caractérisé, menant sa vie propre, aucun temps mort ne venant interrompre l’irrésistible élan dans lequel la musique de Rossini entraîne le spectateur. On pourra tout de même trouver que cette animation constante, où l’on reconnaît volontiers un grand soin d’invention et de mise en place, est parfois redondante ou assommante, illustrant la musique ou surchargeant l’espace scénique d’effets comiques et d’actions parallèles. Mais on ne boudera cependant pas notre plaisir de voir les sous-entendus du fameux trio « du lit » – où échangent dans un lit le Comte Ory déguisé en sœur Colette, Isolier (le page du Comte, personnage travesti) et la Comtesse Adèle – rendus clairement explicites, au prix sans doute de quelques écarts à l’esprit et à la lettre de l’œuvre, par des gestes et des mouvements plus que suggestifs…

Sur le plan musical, on notera que la distribution réunie par l’Opéra de Rouen est d’une belle homogénéité et que tous les chanteurs sont absolument engagés dans leur rôle. Mathias Vidal se glisse avec une grande classe dans les habits du libertin Comte Ory, tour à tour travesti en ermite et en nonne. On retrouve chez ce chanteur, qui a à son répertoire aussi bien Lully que Zemlinsky, ce goût du mot, ce timbre frémissant, cette clarté de l’émission qui confèrent à son Comte Ory mille charmes et séductions. La vocalité périlleuse du rôle est brillamment assurée, avec intelligence musicale et habile gestion des registres. Vif et espiègle, son jeu ne verse pas dans le scabreux pur, mais propose une grande variété d’affects, qui font de lui un Ory spirituel et touchant. Un portrait de haut lignage.

La Comtesse Adèle est interprétée par la jeune Perrine Madoeuf qui se joue crânement de toutes les acrobaties du rôle, d’une voix au grave charnu, au médium fruité et à l’aigu dardé. Le soyeux léger de son timbre ne l’empêche aucunement d’offrir une diction mordante. Scéniquement, on sent qu’elle s’en donne à cœur joie et cet enthousiasme est indubitablement l’un des moteurs de la représentation. Assurément, une artiste à suivre de très près !

La tout aussi jeune chanteuse Rachel Kelly, mezzo plutôt clair, campe un Isolier aussi convaincant scéniquement que vocalement, rêveur et assuré, aux registres homogènes et à la ligne soignée. Sa diction souffre cependant de la comparaison avec ses partenaires francophones, manquant de clarté et de franchise.

Philippe Estèphe, jeune chanteur français lui aussi, et talentueux (décidément !), incarne un Raimbaud irréprochable, au timbre franc, à la diction précise et à la présence singulière. Anna Steiger est une Dame Ragonde à la technique plutôt hétérodoxe : la voix n’est fixée et bien projetée que lorsqu’elle est poitrinée, mais c’est aussi là très étrangement que la diction est la plus nette, tandis qu’elle devient floue dès que la voix passe dans le médium. Personnellement, nous aimons beaucoup : elle offre un portrait solidement caractérisé du personnage, fantasque et charismatique. Le gouverneur de Jean-Vincent Blot, visiblement un peu souffrant (il s’éclaircirait souvent la gorge), est noble, avec un timbre couleur charbon, un vibrato dense et une éloquence vigoureuse, mais manque par moments un peu d’éclat.

Le chœur, composé de membres d’accentus et du Chœur de l’Opéra de Rouen, semble visiblement beaucoup se plaire dans cette mise en scène, qu’il porte avec enthousiasme ; cette engagement scénique complet n’empêche pas les choristes d’offrir un travail accompli sur le plan musical : de belles sonorités d’ensemble mais, surtout, une diction française exemplaire, précise et claire.

Luciano Acocella, à la tête des forces de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen, dont il fut le directeur musical jusqu’en 2014, n’en est pas à son premier Rossini (un Demetrio e Polibio et une Adelaida di Borgogna sont déjà parus en CD chez Naxos) et il met une énergie et une conviction à servir cette partition qui emportent assurément. Il instaure dès la première scène une tension qu’il soutient même dans les scènes les moins brillantes musicalement (dans une partition qui recèle par ailleurs des trésors), en fouettant sans relâche chaque accent, en mettant en valeur certains effets d’orchestration et révélant les couleurs très variées que déploient les instrumentistes de l’orchestre.


Crédit photographique : Opéra de Rouen Normandie

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