Opéra

« Tristan und Isolde » de Richard Wagner, au Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles

« Tristan und Isolde » de Richard Wagner, au Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles

08 mai 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

A une magnifique exécution musicale répondent une mise en scène tout d’abord honorable, mais qui d’acte en acte se dégrade gravement, et des décors et costumes qui suivent hardiment le même chemin.

« On dirait des préservatifs usagés », chuchote, mais un peu trop fort pour qu’on ne l’entende pas, une jolie spectatrice à son honorable voisin qui paraît tout décontenancé, d’autant que cette innocente remarque pourrait donner à penser qu’elle a mené elle-même une existence quelque peu dissolue. Au premier acte de « Tristan und Isolde », Tristan et Iseult en bon français, d’étranges stalactites blanches aux formes effectivement douteuses se détachent sur un fond de miroir noir avant d’atteindre le sol au fur et à mesure que se déroule le face à face de ceux qui vont s’aimer à en mourir. La première image est superbe, d’autant que les personnages de ce tableau initial, Iseult la blonde, Brangaine sa suivante, et un marin au chant mélancolique, sont eux aussi vêtus de blanc.

Submerger l’auditoire

Dès le prélude de «Tristan », l’Orchestre symphonique du Théâtre royal de la Monnaie déploie son savoir-faire sous la conduite moelleuse, tendre, enveloppante et bientôt ardente d’Alain Altinoglu. Jusqu’à submerger l’auditoire dans cette marée ascendante de vagues sonores qui vous conduit quasiment à la transe.
Direction irréprochable, inspirée, lyrique sans pathos, délicate ou puissante, ciselée, fouillée au point de faire surgir des sonorités insoupçonnées de la masse orchestrale : musicalement cette interprétation est parfaitement belle, sans être cependant renversante. Elle manque peut-être d’une certaine dimension métaphysique qui porterait l’exécution à l’incandescence. Les voix sont au diapason. Parfaitement bien, sans jamais être bouleversantes.

Un moulin à vent

Si le chant du pilote (Wiard Witholt, qui sera aussi le perfide Mélot), aura besoin de quelques instants pour donner sa juste mesure après le prélude, les voix d’Isolde (Kelly God, ce soir là, en alternance avec Ann Petersen et Ricarda Merbeth) et de Brangaine (Eve-Maud Hubeaux, en alternance avec Nora Gubisch) s’imposent immédiatement. Chez la première, on appréciera la constance de son timbre, sa douceur, sa retenue dans les « forte » qu’elle soutient sans jamais forcer. Mais si la cantatrice est de bout en bout respectable, l’actrice, elle, n’offre pas à son personnage beaucoup d’épaisseur. Bref, elle n’est guère émouvante. Il est vrai qu’elle est affublée dans le premier tableau d’un dispositif qui la fait rassembler à un moulin à vent : quelque chose censé probablement figurer l’armure de silence dans laquelle Isolde s’est renfermée au cours de la traversée qui la mène d’Irlande en Cornouailles.
La présence, ce n’est pas non plus le fort de Christopher Ventris qui a pourtant été Parsifal au Festival de Bayreuth. Sur scène, son Tristan est bien pâle, et il faut assurément un philtre très efficace pour songer à s’éprendre de lui. Mais s’il n’apporte rien au personnage de Tristan, Ventris possède lui aussi une belle voix, pas extraordinairement puissante peut-être, mais grave et onctueuse et qui fait illusion, à condition de fermer les yeux. Et il faut bien les clore, au troisième acte en particulier, quand son corps massif entortillé de chiffons rouges et sa face toute barbouillée de peinture dorée sont censés nous offrir la vision d’un héros dans la dernière détresse.

Une indéniable élégance

Absence de vision solide d’un metteur en scène qui n’a aucune production d’envergure à son actif ? Direction d’acteurs défaillante là où la direction musicale est si belle ? Aucune des figures de l’antique légende n’est bien convaincante sur le plan dramatique. Ni le roi Marke très honorable de Franz-Josef Selig, ni le Mélot de Wiard Witholt perché sur d’invisibles échasses ou cothurnes qui allongent à l’excès son interminable et maigre silhouette. Tout comme Kurwenal, ils ne sont pas arrangés par une gestuelle incohérente empruntée ici et là sans vergogne à ce style hiératique dont Robert Wilson a usé sans retenue dans nombre de ses mises en scènes. Seulement, chez lui, c’était original et cohérent. Chez un suiveur comme l’Allemand Ralf Pleger, metteur en scène assez insignifiant de cette production du Théâtre royal de la Monnaie, c’est parfaitement gratuit.
Seule Brangaine échapper au désastre. Avec une robe et une coiffe blanches d’inspiration médiévale, aux lignes extrêmement pures, portée de surcroît avec une indéniable élégance, Eve-Maud Hubeaux apparaît comme la seule des protagonistes, avec peut-être le Kurwenal d’Andrew Foster-Williams, à posséder une vraie prestance sur scène et à afficher une authentique présence théâtrale. Sa voix y trouve comme un écrin qui met en valeur ses qualités dramatiques.

Un kitsch qui frise le ridicule

Au deuxième acte, le metteur en scène, dans ses notes d’intention, parle de « trip » à propos des transports, du mysticisme amoureux de Tristan et d’Isolde. Et ce mot seul de drogué sur le retour fait comprendre toute la bêtise de ce qui va suivre sur scène. Au centre du plateau trône quelque chose d’énorme qui ressemble à un massif de corail tout blanchi, dévitalisé, et dont on découvrira vite qu’il est habité par une multitudes de formes mouvantes, des danseurs qui se confondent avec le dispositif et qui vont s’agiter tout au long d’un tableau d’un kitsch qui frise le ridicule. C’est sur ce calamiteux assemblage, au sommet duquel va se jucher Brangaine, magnifique dans « Einsam wachend in der Nacht », que le piètre Pleger fait cruellement se cramponner les silhouettes massives de Tristan et d’Isolde. Les pauvres ! Ils y sont aussi à l’aise que devait l’être Gargantua assis à cheval sur Notre-Dame de Paris.

Un derviche tourneur démobilisé

C’est bien pire du côté des costumes de scène : la conception en a été dévolue au Polonais Wojciech Dziedzic, lequel avait déjà sévi en créant les exécrables costumes de la « Marie Stuart » de Schiller pour une mise en scène d’Ivo van Hove proférée en flamand et où la reine d’Ecosse et la reine d’Angleterre avaient l’air de furieuses fermières des environs de Grobbendonk, province d’Anvers.
Si Dziedzic a voulu se foutre de la gueule de Wagner, pourquoi pas ? De la part d’un Polonais de l’après-guerre, cela pourrait se comprendre. Mais s’il estime que ces costumes, tous taillés de surcroît dans une parfaite incohérence de styles, offrent une quelconque légitimité dans un ouvrage comme « Tristan und Isolde », c’est alors impardonnable. Et le coupable mériterait tout bonnement la lapidation à coups de boules à épingles devant la Chambre syndicale de la Haute Couture. Parce que là, il fait très fort, le Dziedzic, entre le costume du berger au troisième acte qui ressemble à celui d’un derviche tourneur démobilisé ; la tenue clinquante et parfaitement grotesque du roi Marke qui pourrait être celle d’un empereur de la Chine dans une opérette de Franz Lehar ; celle de Tristan au deuxième acte qui semble vêtu d’un pantalon de gaucho ; ou celle du perfide Mérot. Mais le pompon revient toutefois aux costumes dont l’auteur affuble l’opulente Isolde : si au premier acte l’héroïne semble figurer un moulin à vent, sa flottante tunique multicolore du deuxième acte ressemble à la robe d’hôtesse d’une coiffeuse qui se piquerait d’élégance pour épater ses voisines. Et pour accompagner la mort d’Isolde au troisième acte, le costumier a imaginé un audacieux compromis entre la nuisette et le paréo découvrant les grasses et blondes épaules de la cantatrice, quelque chose qui ferait sans nul doute tout son effet dans un club de vacances pour classes moyennes.

Recroquevillé comme s’il avait la colique

C’est aussi à la fin de l’ouvrage que le metteur en scène donne toute sa mesure. Alors que le premier acte était tout à fait recevable, le dernier acte, en bord de mer, est désolant, totalement dépourvu de transcendance. Tristan y meurt recroquevillé sur le sol comme s’il avait la colique, de celle qu’on attrape en mangeant des crustacés avariés. Alors qu’Isolde, qui apparaît côté cour comme une marionnette glissant sur des roulettes, fait plus fort encore en mourant debout et, fait extraordinaire, en demeurant sur pied même après sa mort, cependant que Brangaine et Marke se sont poliment retirés à reculons pour ne pas la déranger dans son agonie. Tout cela accompagne, ou dessert, au choix, l’une des plus sublimes partitions de drame lyrique jamais composées.

Rares, trop rares décidément sont les réalisations scéniques d’ouvrages wagnériens qui se situent à la hauteur des partitions qu’elles sont censées servir. A l’Opéra de Paris, avec successivement les quatre œuvres du « Ring des Nibelungen », avec « Lohengrin », avec « Parsifal », on a fait ces dernières années pire encore qu’à Bruxelles. Comme si des metteurs en scène sans grande envergure s’étaient ligués dans une haine tenace contre le géant Wagner.
 

Raphaël de Gubernatis

« Tristan und Isolde », action en trois actes de Richard Wagner.
Les 7, 8, 10, 12, 14, 16, 17 et 19 mai 2019. Théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles.

Visuels :

_Tristan & Isolde_Acte III_B. Register (Tristan) © Van Rompay_Segers

_Tristan & Isolde_Acte I_A. Foster-Williams (Kurwenal), A. Petersen (Isolde), N. Gubisch (Brangane) © Van Rompay_Segers

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Raphaël de Gubernatis

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