Opéra

Le Macbeth de Brett Bailey au cœur des conflits fratricides du Congo

Le Macbeth de Brett Bailey au cœur des conflits fratricides du Congo

20 novembre 2014 | PAR Christophe Candoni

A la tête de la compagnie Third World Bunfight, l’artiste Sud-Africain Brett Bailey transpose l’opéra de Verdi tiré de la pièce de Shakespeare au sein des conflits qui frappent et déchirent la République démocratique du Congo en état de guerre. Un geste artistique résolument politique qui fait de ce Macbeth contemporain un spectacle fort et combatif.

Des hommes et des femmes réfugiés du Nord-Kivu congolais chantent immobiles mais avec ardeur le célèbre « Patria opressa ». Le chœur de l’acte IV de Macbeth ouvre et referme le spectacle étonnant à plus d’un titre. La détresse d’un peuple asservi telle qu’elle est chantée chez Verdi entre particulièrement en résonance avec la situation actuelle au Centrafrique où s’épousent, comme dans la tragédie sanglante de Shakespeare, l’ambition, la corruption et la destruction. Brett Bailey éclaire à travers la figure de Macbeth la terrible actualité d’un pays sous le joug d’interminables luttes ethniques volontairement ignorées par l’Occident et le marché économique mondial exploitant ses lucratives ressources plutôt que de trouver une résolution à une violence généralisée qui a engendré des millions de morts depuis deux décennies de guerres. Les sorcières prophétiques revêtent les costumes et les masques de patrons de multinationales qui s’agitent comme des pantins grotesques avec des casques de chantier sur la tête tandis que Macbeth est un chef d’armée imposant dans son uniforme militaire. Avec sa redoutable épouse, il forme un couple de prédateurs jouissant de pouvoir et de richesse, avachis sur un canapé imprimé léopard ou bien dansant avec l’arrogante légèreté de parvenus.

Avec peu de décors (remplacés par de grandes projections vidéo) et de déplacements, la mise en scène est réduite à l’essentiel. Il y a clairement dans ce spectacle une dimension bricolée. Rien n’y paraît spectaculaire et trop léché. Sa force est ailleurs : dans son art habile de la compression (1h30 de représentation), dans son humour acide et insolant, son exubérance, toujours au service d’un propos complexe et contemporain. Sur les écrans de surtitrage disposés de part et d’autre du podium qui sert de scène, on peut lire une traduction très libre du texte italien revisité avec certaines apostrophes et expressions du type  « Putain, ils m’ont entubé », « Fils de pute », « truc de ouf », « fais gaffe »… à la trivialité jamais gratuite.

Le compositeur Fabrizio Cassol a réécrit la partition pour un ensemble orchestral réduit à une dizaine de musiciens du No Borders Orchestra placé sous la direction de Premil Petrovic, et présent sur scène. Nourris d’influences musicales brassées et de sonorités africaines, le Macbeth de Verdi sonne évidemment différemment, très rapide, sec et nerveux comme le propos. Les interprètes sont excellents.

Ce Macbeth qui aurait dû ouvrir le Printemps des comédiens annulé à Montpellier en juin dernier continue sa tournée française, de Strasbourg à Toulon, à Montreuil pour deux représentations encore puis à la Ferme du Buisson toujours dans le cadre du Festival d’Automne. Il est une satire politique saisissante, ironique et cruelle, qui interroge l’histoire de l’Afrique postcoloniale, ses relations de pouvoir et de domination sur son propre territoire mais aussi plus largement entre l’Occident et le continent africain. Le spectacle est passé dans les festivals et les grandes capitales culturelles d’Europe, tout comme Exhibit B qui a bouleversé Avignon en 2013. Déprogrammée du Barbican Center de Londres, la performance coup de poing de Brett Bailey qui arrive à Paris est à nouveau menacée (VOIR ICI). Le « zoo humain » reconstitué à la manière des expositions universelles du XIXe siècle et du début du siècle dernier, dans lequel le visiteur occidental est confronté à la présence et surtout au regard saisissant d’hommes et de femmes de peau noire, originaires d’Afrique, exhibés comme de fascinantes curiosités est là encore une proposition artistique forte, nécessairement dérangeante, qui n’a évidemment pas d’autre vocation que celle de dénoncer et lutter contre le racisme. Plus que jamais, il faut du courage aux artistes et aux programmateurs pour questionner, ébranler, l’état d’un monde qui préfère occulter plutôt que de penser.

Infos pratiques

La Manutention
Galerie Art Contemporain Jean Jacques Rio
Conort-Laetitia

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