Politique culturelle
« Exhibit B » : Jean Bellorini et José Gonçalvès refusent de céder à la censure

« Exhibit B » : Jean Bellorini et José Gonçalvès refusent de céder à la censure

19 novembre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

« Exhibit B aura lieu. Exhibit B touche droit à l’âme, dans sa conscience et bien au-delà ». De quoi parle-t-on ? Purement et simplement du retour à la censure préalable. Le spectacle mis en scène par Brett Bailey présente à la manière des expositions universelles du XIXe siècle et du début du siècle dernier, une sorte de « zoo humain » dans lequel le visiteur occidental est confronté à la présence et surtout au regard saisissant d’hommes et de femmes de peau noire, originaires d’Afrique, exhibés comme de fascinantes curiosités.

Et voilà que, présentée à Avignon en 2013 sans encombre, l’exposition fait scandale à Londres, et maintenant à Paris, dans un désir d’étouffement de la culture par ceux qui surtout ne vont jamais voir de spectacles. Brett Bailey devait présenter Exhibit B au Barbican à Londres, mais voila, par communiqué, le Centre Culturel explique « Le Barbican a déclaré être forcé de mettre fin à la performance à cause de « la nature extrême des protestations et la sérieuse menace portant sur la sécurité des interprètes, ainsi que sur le public et les personnels. » L’institution a aussi confié qu’elle avait l’intention de faire en sorte que « cette œuvre soit visible à Londres, est attachée à la liberté d’expression, et regrette de voir les artistes et les interprètes réduits au silence. » »

Un spectacle qui condamne le racisme en le montrant a été censuré. Les réactions contre cet acte ne font que se multiplier et atteignent maintenant la France où l’artiste doit présenter cette oeuvre au 104 avec le Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis, du 27 au 30 novembre 2014.

Par communiqué, le directeur du TGP et le directeur du 104 n’ont pas tardé à réagir aux premières attaques qui prennent la forme d’une pétition contre le spectacle.

« Mardi 18 novembre 2014
Chers spectateurs, cher public,
Ce que nous avons ressenti en voyant Exhibit B est une émotion propre à la force du spectacle vivant quand il atteint autant son sujet. Cette émotion naît particulièrement ici de la vibration palpable qui existe entre des hommes qui se regardent : nous – spectateurs – pris dans le regard direct des acteurs. Leur silence est ici relayé par un texte qui accompagne chacun des tableaux de manière bien plus implacable que des paroles proférées.
Cette œuvre d’art dénonce sans ambiguïté toute forme de déshumanisation, de racisme.
Dans chaque tableau vivant, le caractère plastique extrêmement précis basé sur des faits historiques permet la mise à distance et interdit toute possibilité d’impression dégradante. Bien au contraire.
Cette œuvre d’art plaide pour la renaissance d’un sentiment d’humanité – quand l’Homme a-t-il arrêté d’être humain ? Savons-nous, nous, Hommes du XXIe siècle, être humains ?
L’un des ressorts du théâtre est de tendre le miroir d’un certain monde pour mieux l’interroger. C’est le sens de l’art.
Le théâtre est éminemment – depuis toujours – un art qui crée du débat dans la cité. Le geste poétique devient politique.
LE DÉBAT OUI, LA CENSURE NON.
Depuis quelques semaines une pétition circule pour demander l’annulation d’Exhibit B. Les auteurs de cette pétition reconnaissent ne pas avoir vu l’installation-performance. Il est temps que cette polémique cesse.
Comment peut-on juger d’une œuvre sans l’avoir vue et demander son annulation sans la connaître et en l’accusant du contraire de ce qu’elle dénonce ?
Faut-il dorénavant penser à travers des a priori ?
Programmer Exhibit B est un acte responsable. C’est une œuvre artistique d’une force et d’une clarté incontestables. À l’heure où le raccourci de la pensée devient l’emblème de notre société, c’est une grande chance de pouvoir accéder à une œuvre qui fait apparaître si clairement l’Histoire de l’humanité, qui place aussi directement l’Homme face à ses responsabilités.
Exhibit B aura lieu. Exhibit B touche droit à l’âme, dans sa conscience et bien au-delà.

Jean Bellorini
Metteur en scène et directeur du Théâtre Gérard Philipe, CDN de Saint-Denis
José-Manuel Gonçalvès
Directeur du CENTQUATRE-PARIS « .

Nous l’écrivions alors : « L’expérience à la fois troublante et bouleversante qu’est Exhibit B permet de lutter contre l’occultation et l’oubli d’un passé peu glorieux mais aussi et plus encore de mettre l’accent sur la contemporanéité de son propos. Ainsi, le parcours nous met face à la légendaire Vénus noire, mythe de l’ oppression et de la ségrégation raciale. Il met aussi en scène des êtres d’aujourd’hui : un jeune homme noir en jean et baskets, réfugié migrant du Congo, une femme, demandeur d’asile, un autre, somalien, pieds et mains liés sur une banquette d’avion. En pointant ce type d’apories sociopolitiques qui font perdurer des formes d’esclavagisme moderne liées à la peur de l’autre et au repli sur soi des puissances économiques occidentales, Exhibit B provoque une vive émotion proche du malaise. Cette circulation dans le temps nous apprend par exemple, au détour du destin d’une femme assise sur un tapis de verre pilé, que les fondements idéologiques nazis se sont expérimentés dans des camps de concentrations en Afrique de sud comme un certain « cabinet de curiosités » du docteur Fischer. La mise en scène percutante et aussi d’une grande justesse. La douceur bouleversante d’une aria d’opéra et d’un chœur de chanteurs représentants les Namas décapités confèrent à la visite, forcément dérangeante et douloureuse, une grande et forte beauté. »

Exhibit B © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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