Opéra

Janacek apprend à apprivoiser : La Petite Renarde rusée à la Philharmonie de Paris

Janacek apprend à apprivoiser : La Petite Renarde rusée à la Philharmonie de Paris

07 juillet 2019 | PAR Yuliya Tsutserova

Ce 2 juillet 2019, la saison 2018-2019 de la Philharmonie de Paris s’est clôturée avec un regard intime sur le lien à la fois fort et fragile entre le cœur irrépressible de la forêt, palpitant en la petite renarde, et son aspirant gardien, le vieux Forestier affectueux mais tragiquement maladroit. Dans l’interprétation du LONDON SYMPHONY ORCHESTRA, LONDON SYMPHONY CHORUS et la MAÎTRISE DE RADIO FRANCE, dirigés par Sir Simon RATTLE, et dans une mise en scène de Peter SELLARS, cette mésalliance tragi-comique éveille le sentiments. L’on se reconnaît, dès les premières frictions des cordes et sifflements des hautbois, dans l’univers singulier inviolé de Janacek.

C’est un univers grouillant de piétinements de créatures sans nom et sans nombre, de balayage des courants d’air tournoyants, des piaillements et des gémissements s’échappant des cachettes hors d’atteinte : un univers qui n’obtempère qu’aux ses propres lois inscrutables en constante évolution, un chaos affiné où l’on devine par moment des itérations qui se complexifient, qui se nouent et se dénouent, se propagant en liberté sans encombre. Absorbé par ce fonds sonore, l’on rejoint Janacek en l’un de ses passe-temps préférés : « Dans combien d’endroits, déambulant à la recherche des sons et de leur intensité, ne me suis-je pas arrêté, et réjoui ! Je m’immerge dans la nature, mais je ne m’y noie pas ».

Les voix des humains empiètent sur ce territoire en rejaillissements linéaires et austères, comme s’ils n’arrivaient pas à se plier en formes plus souples, plus texturées. Mais non pas celle de la Petite Renarde, incarnée par la pétillante Lucy CROW, qui pleurniche et geindre, renifle et renâcle tout comme un animal capturé craintif et méfiant. Ces fioritures pourtant ne sont que des distortions de la détresse : l’on n’entend la voix « naturelle » de la Petite Renarde qu’à la lueur de la lune dans la tranquillité et sécurité parfaites d’un champs nocturne où elle retrouve de nouveau sa liberté et son essor avec le séduisant Échine d’Or (Sophia BURGOS).

C’est aussi ici que la mise-en-scène de Peter SELLARS touche la corde sensible : les contours de l’écrin vidéo énorme surplombant la modeste plateforme dessous se dissolvent, et une aurore boréale bénit l’exubérance d’une vie naturelle à l’abri de toute « complexité psychologique » humaine, que Sellars décrie avec un rire désarmant dans son entretien avec la Philharmonie de Paris : « La Renarde, pour Janacek, c’est vraiment une réflexion […] sur [le fait que] tout ce qui font les humains, c’est vraiment stupide à côté des animaux. Et les animaux ont une sagesse qui nous échappe. […] Ça crée une qualité dans la musique si sympathique et avec une compassion incroyable pour les gens qui mènent des vies absolument absurdes, et bien sûr [pour] les animaux qui, enfin, ils vous donnent le pardon, qui ne sont pas complexés psychologiquement, qui sont directs… Ils essayent quand même de vivre d’une façon libre, contrairement aux êtres humains qui sont si complexés et qui ne peuvent pas vivre avec une certaine liberté ». C’est cette liberté et légèreté que Sellars vise à capter dans sa mise-en-scène : « Pour moi, l’accent c’est vraiment plutôt la musique. C’est vraiment les relations musicales, et je peux enfin donner à l’œuvre un certain aspect très nu. La plupart des productions sont très décoratives et très élaborées, avec énormément de théâtre au-dessus. […] Et pour moi, c’est satisfaisant de faire quelque chose vraiment très léger et nu, comme une promenade dans les bois. Tout simple à la fois et pas simple du tout… »

Comment entendre La Petite Renarde rusée sans qu’elle n’évoque immédiatement la conversation entre le Petit Prince et le renard d’Antoine de Saint-Exupéry : « Qu’est-que signifie ‘apprivoiser’ ? », demande le Petit Prince. Et le renard lui répond, « C’est une chose trop oubliée. Ça signifie ‘créer des liens…’ » Mais ce n’est pas encore tout : le véritable secret d’apprivoisement, que le renard divulgue au Petit Prince, c’est que l’on devient « responsable pour toujours » de ce qu’on a apprivoisé. La Petite Renarde rusée est une méditation sur la possibilité même d’un tel lien d’amitié – si naturel, d’un côté, et si incongru, de l’autre – entre les êtres sortant des deux univers contigus qui ont du mal à s’intégrer, soit par manque de compréhension réciproque, soit de la patience et souplesse n’acquises qu’avec de l’expérience. C’est une leçon d’une bonne volonté échouée qu’apprend le vieux Forestier : « Je t’apprivoiserais mieux… », jure-t-il à l’apparition de la Petite Renarde, abattue par un braconnier, qui le hante dans un rêve lorsqu’il s’endort au sol de la forêt automnale.

Visuels : © Claire Gaby/J’adore ce que vous faites

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