Opéra
Cosi van Tutte à Bruxelles, un regard cash et sans compromis

Cosi van Tutte à Bruxelles, un regard cash et sans compromis

09 mars 2020 | PAR Antoine Couder

Événement de la saison lyrique, le Théâtre de la Monnaie présente une relecture originale et contemporaine de la fameuse trilogie Mozart-Da Ponte, réglée par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, en imbriquant les trois opéras dans le récit simultané d’une seule journée.

N’attendez rien sinon ce qui est écrit depuis toujours, depuis que les hommes et les femmes commercent ensemble sans jamais contrôler ce qui pourrait bien advenir, l’instant d’après, hors des convenances et des signes distinctifs de vertu. N’attendez- pas que, sous les formes modernes d’aujourd’hui, se cache autre chose qu’une fable grinçante et finalement très française, venue tout droit du XVIIIème siècle. Dorabella est une influenceuse beauté qui sévit sur Youtube tandis que sa sœur Fiordiligi – peut-être plus introvertie – est prof de yoga. Toutes deux incarnent fièrement leurs temps et la défense de ses apparences du moment. En cela, elles prêtent aimablement le flanc au livret de Da Ponte, variation bouffe et misogyne entre deux mondes, celui de la nature spontanée du féminin (à quelle espèce animale appartient votre fiancée demande Alfonso) et celui du contrat social, masculin, le contrat de mariage en l’occurrence qui voudrait codifier – ô illusions- la fidélité et les sentiments, en d’autres termes « soumettre » la femelle à la loi ancestrale du père. Mais quelle blague…

On continue comme avant. Il ne faut pas croire qu’à Bruxelles, on parle comme Virginie Despentes. Un temps le plafond de la Monnaie a été transformé avec une fresque moderne jusqu’à ce que – très vite – on se lasse et que l’on en revienne à nos vieilles affaires. La trompette des anges, les longues robes gréco-latines qui laissent les femmes dans le ciel à demi-nues. Et si l’on a brièvement fermé le théâtre, c’était d’abord pour changer les sièges. Quand on écoute de la belle musique, n’est-ce pas mieux vaut être bien installé. Alors non, on ne se casse pas ; l’ironie mozartienne veut que l’on continue comme avant parce que justement avant, c’est-à-dire de tout temps, il y a quelque chose qui échappe à la domination masculine, quelque chose que le regard civilisé rend sordide et qui pose l’égalité au niveau du trouble et du vénéneux.

Voyez comment elles font. Cosi Van Tutte, on le sait n’est que beauté et mélodies limpides, duos et quatuors délicats qui disent spontanément tout de l’amour : le désir qui grondent dans la poitrine et la honte de se sentir emporté.e, la jouissance toujours retenue par la chorale des bons sentiments. Et sur ce terrain, le chef Antonello Manacorda, mozartien en diable ne déçoit jamais. Pour cette journée infernale, également conçue pour « estomaquer » le bourgeois, la mise en scène et les costumes  donnent à voir un Cosi sans jugement et sans ressentiment, qui ne cherche pas à dire autre chose que ce que raconte déjà Don Giovanni (en vidéo et en arrière-plan dans son établissement olé olé). Et la brève rencontre entre hordes queer et manif contre la mariage pour tous ne change rien à l’affaire. Au-delà de la norme sociale et de la bienséance du moment, c’est le trou noir du fantasme qui règne et préside aux grandes décisions. Dorabella le comprend très vite (les apparences, elle connaît), Ginger Costa-Jackson finissant presque par danser comme Rihanna tant elle est emportée par son personnage. Comme elles sont toutes !? Non, ce n’est pas, ça, Cosi van Tutte dit plutôt voyez comment elles font… Non une entreprise morale mais une démonstration.

Fausse modernité. Alors, prenez-en donc de la graine comme l’ordonne Alfonso cf. Riccardo Novaro qui veut « désillusionner » les deux amants leur posant franchement la question : pourquoi vos femelles seraient-elles différentes des autres ? Au fond, la Comédia est jouée d’avance si ce n’est cette insistance sur le dilemme de Fiordiligi (très convaincante Lenneke Ruiten) un temps perdu dans une intériorité qui fait perdurer l’illusion de la présence de quelque chose de solide derrière les apparences – une morale bourgeoise – et qui finit par céder, délicieusement sacrificielle et politique. La pratique du yoga autrement profonde n’est pas un tuto de beauté, mais comme deux sœurs, intérieures/extérieures, elles vont deux par deux et main dans la main. On a beau assister en simultanée aux effeuillages de bars à marins et aux bacchanales de demies sex tapes à l’étage inférieur, on saisit bien que les deux soeurettes n’ont guère besoin de stimuli pour se laisser emporter. Au grand dam d’Alphonso qui finissait par douter : serait-il parvenu à ses fins s’il n’avait bénéficié de l’aide providentielle de Despina, magnifique Caterina di Tonno en gérante d’une boutique de vêtements qui dit tout de l’ambiguïté des genres et des allures de fausse modernité que les uns et les autres veulent se donner. 

Contrat de mariage. Faussement diaboliques, ces deux-là ne font que tendre un miroir aux impétueux hypocrites qui se retrouvent piégés par leur propre radicalité. Car voilà bien la morale de l’histoire, voilà comment ça marche… La femme n’est pas plus domptable qu’elle n’est perfectible et l’homme fier et vaniteux, bourgeois gentilhomme de l’art amoureux, ne fait que se ridiculiser en coups de poing fratricides et sanglots de petit garçon. Déniaisé il s’effondre, en cédant une fois et pour toujours. Mais a-t-il vraiment le choix ? Sans doute reste-t-il dupe de la mise en scène dont il fait l’objet depuis le commencement : pompiers en belle tenue rutilante , il pousse le brancard d’un défunt qui demeure quelque peu en scène. La police est sur les lieux et c’est bien elle qui siffle la fin de la récréation, la comédie des « contrats de mariage » qu’il faut bien accepter avec les « vrais » êtres humains. La seule loi est bien celle de ce cadavre refroidi qui guide Juan Francisco Gatell (Ferrando, mais également Don Giovanni) et Iurii Samoilov (Guglielmo) vers leur triste vérité.

Visuel : ©Forster

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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