Danse
Vessel, le vaisseau merveilleusement fantôme de Damien Jalet et Kohei Nawa à Chaillot

Vessel, le vaisseau merveilleusement fantôme de Damien Jalet et Kohei Nawa à Chaillot

09 mars 2020 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 13 mars, avec Vessel, le chorégraphe belge Damien Jalet nous convie avec sept danseurs à un voyage grinçant au Japon, dans une scénographie à la fois immaculée et organique réalisée par le plasticien Kohei Nawa. Un voyage lunaire et époustouflant au cœur de la matière et de la lumière.

Nous avions laissé Damien Jalet avec le fascinant Yama vu au Festival de Danse de Cannes où les corps s’ouvraient comme des fleurs, entre minimalisme et matière organique (lire notre article) et le retrouvons encore plus profondément plongé dans la culture japonaise que jamais avec Vessel. C’est le titre d’une pièce de Becket montée par Nauzyciel en 2013 à Nagoya et c’est la date de la rencontre entre Damien Jallet le travail de Kohei Nawa. Avec une musique hypnotisante de Ryuichi Sakamoto et les lumières époustouflantes de Yukiko Yoshimoto, Vessel nous embarque dans un jeu d’ombre, de lumière et de corps s’entremêlant en noir et blanc, sans jamais atteindre leur pleine hauteur, jamais dévoiler de visage et jamais être pleinement humains. La pénombre se lève doucement, l’eau noire transforme la scène en miroir et une immense forme blanche occupe le centre du plateau. Trois formes organiques sont visibles, le corps livide et uni éclairé à pic : bras, jambes, dos, c’est tout ce qu’il nous sera donné de voir de cette humanité grouillante qui s’emboîte et se déboîte en espèces de plus en plus rares mais souvent croassantes (Genoux vivement pliés, magnifiquement chorégraphiés). La musique s’emporte, les monades dansent un ballet aquatique nocturne, balayant l’eau noire comme des insectes. Puis montrant leur nuques comme autant de figures inhumaines faites de membres (l’on pense à l’art post- catastrophe atomique du photographe Eikoh Hosoe), elles s’approchent de la montagne blanche.

VESSEL from Damien Jalet on Vimeo.

Elles grimpent, s’y empilent, toujours grimaçantes, et puis – toujours de dos, et il faut être attentif à ne jamais révéler un visage quand certains danseurs se reflètent dans l’eau noire depuis la roche blanche) – un corps tend les bras vers la matière blanche et vaseuse qui fulmine au cœur de la montagne. Le grenouilles décroissent, l’on croit reconnaître une silhouette de femme, elle s’enduit elle aussi le visage et le cou de matière blanche et ose se montrer de face. Elle a un masque. Elle ose se montrer debout, et elle s’enfonce pleinement dans la vase blanche jusqu’à y terminer en position fœtale, une grenouille totémique et hiératique plantée derrière elle. L’on sort de Vessel hypnotisé, fasciné par la somme de travail et la performance… Et aussi, alors que notre collègue explique qu’à côté, toujours à Chaillot, Thomas Lebrun s’essaie à parler d’Hiroshima (lire l’article), l’on se dit que dans une forme à la fois organique et épurée, à la fois humaine et inhumaine, avec une profonde immersion dans la culture japonaise, Damien Jalet nous propose sa version d’un Kabuki à couper le souffle qui en dit bien plus long que tout autre geste sur l’impossibilité de rien voir et pourtant l’indispensable besoin de témoigner, encore et toujours sur ce qu’on n’a pas vu à Hiroshima. Un tout grand travail, où l’exotisme est un fantôme qui force le respect.

Visuel (c) Yoshikazu Inoue / Service de Presse de Chaillot 

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