Opéra
Brescia invente l’opéra gratuit !

Brescia invente l’opéra gratuit !

31 octobre 2014 | PAR Sabina Rotbart

Brescia, ville très douce à 120 km de Milan, vient d’offrir cet automne au public une journée d’opéra entièrement gratuit. Le bel canto flottait partout dans l’air tiède, jaillissant du Teatro Grande, envahissant arcades et piazzettas, régnant dans les restaurants, les hôpitaux, les usines, mais aussi jusque dans les hospices et même la prison. Une démarche unique.

 

Perchée sur le  toit de l’opéra qui domine la ville,  une cantatrice entonne  le refrain de la Bohème, j’espérais te trouver ici ! Clin d’œil aux amateurs. Non, nous ne sommes pas dans une comédie musicale, mais à Brescia, où mi-septembre, se donnait la Festa dell’opera. Une manifestation unique au pays natal du bel canto et qui commence vraiment à prendre de l’ampleur cette année, pour sa troisième édition. Car elle a reçu un soutien supplémentaire, celui venu des organisateurs  de l’Exposition universelle qui va se dérouler l’an prochain à Milan.  Brescia apparaît en effet comme le bon plan pour ceux qui veulent visiter l’Expo Milano 2015 sans payer des tarifs hôteliers élevés (les deux villes sont  à peine distantes de 40 minutes en train) tout en goutant au charme musical de cette ville tranquille malgré ses 200 000 habitants.

Car un charme musical elle en a, cette ville où s’égaye un bataillon de sopranos, de ténors et de barytons. Des dizaines de jeunes professionnels et des gloires émergentes s’y côtoient dans un accord aussi inhabituel que joyeux, poussant leurs notes de tête dans cinquante lieux différents du centre-ville et de la banlieue. Détail savoureux, les familles peuvent inviter un chanteur à la table familiale, histoire de la rendre  concertante… Bref, dans cette ville calme du nord de l’Italie, dont l’image industrielle masque  le réel attrait (Brescia, c’est l’industrie mécanique, la métallurgie, la ville des armes où est née Beretta), les chanteurs ont réussi à semer un délicieux trouble. Encore renforcé par  la vingtaine de pianos, posés à chaque carrefour, au bord de chaque fontaine, de chaque loggia Renaissance, de chaque vestige romain, dont la ville est saupoudrée…

 

En France les maisons d’opéra n’osent guère s’aventurer dehors, vers des lieux désacralisés. La judicieuse opération Tous à l’opéra (au mois de mai) offre certes d’assister à une répétition, de visiter l’entrepôt des décors ou la réserves des costumes, mais guère plus. Si certains opéras régionaux comme celui de Lyon ou surtout celui de Bordeaux font de vrais efforts pour inventer une proximité avec le public néophyte, l’opéra reste chez nous souvent transi. Seules échappent à cette logique un peu figée des démarches festivalières audacieuses comme celle du Festival Berlioz de la Côte-Saint-André où 50% des manifestations sont gratuites et où un concert monstre de 1000 musiciens ne coutait cet été pas plus de 10 euros (www.festivalberlioz.com). Qu’elle soit dirigée par un ethno – musicologue, Bruno Messina, quelqu’un venu du jazz, explique sans doute en  partie sa vitalité…Brescia, pour en revenir à elle, fait montre d’inventivité et s’invente une place, entre Milan la prestigieuse et Vérone, dont les arènes et les décors en carton-pâte de Zefirelli  finissent par lasser les seniors venus en autocar. La ville propose une véritable alternative musicale.

 

Puccini gratuit au Forum
Puccini gratuit au Forum

Ce samedi où se donnait la Festa dell’opera, la carte musicale était abondante et variée, prévue pour satisfaire les grands amateurs comme les néophytes. L’Opéra, ce Teatro surnommé Grande en référence  à Napoléon, l’envahisseur d’autrefois,  ouvrait grandes ses portes au public. Dans le petit  matin frais et clair, il offrait une matinée dédiée à Puccini, totalement gratuite.  Avec des chanteurs familiers des scènes nationales (Benedetta Bagnara…), européennes (Stefania Spaggiari…), ou mondiales (le très convaincant ténor coréen Sung kyu Park).

 

Aucune voiture de police dans les rues, toutes sirènes hurlantes, mais des « operacars » diffusant la voix de la Callas pour alerter les habitants jusque dans leurs banlieues lointaines. L’ensemble lyrique porte les arias dans les cafés du centre-ville, où le gourmand dévore sur le pouce du speck et des malfati (les « mal faits »), ces incroyables boulettes vertes aussi frugales que parfumées, faites d’une farce de pain, de fromage et de quelques herbes, une nourriture pauvre  mais délicieuse.

opéra de rue à Brescia

Les enfants aiment les méchants, c’est bien connu. Aussi leur a-t-on promis au Teatro Grande un spectacle sur les affreux du répertoire lyrique, qui se donne dans dans l’atelier des décors. Visiblement le Mal fait recette, traitres et tyrans attirent du monde. Les poussettes piétinent, enragent de ne pouvoir entrer.  Sur la place de la Vittoria, architecture  mussolinienne et ambiance à la Chirico, un match oppose deux équipes, inspiré d’un jeu télévisé. But de la manœuvre, reconnaître les airs que diffuse l’énorme sono. Evidemment, nous avons tout faux !  Pendant ce temps, au supermarché Coop, les caissières ont cessé d’agir pour écouter le célèbre couplet « nessun dorma » (personne ne dort), ce qui ici relève de la litote!

 

L’opéra envahit la ville après une après-midi où le public savant n’est pas oublié, des musicologues comparant en détail les versions de Madame Butterfly. C’est l’opéra sous toutes ses formes, rock, jazz, pop ou électro. En finale, devant les ruines romaines du théâtre capitolin, Daniela Dessi chante Puccini qu’elle a porté dans le monde entier. Une armée de jeunes chanteurs l’entoure, tous des gloires futures. La Festa dell’Opera leur sert de tremplin, de scène où être repérés. Avouons que personnellement, nous avons  un faible pour  Oreste Cosimo, jeune calabrais de Milan, remarquable pour son souffle et sa tenue des notes, mais aussi parce qu’il bondit de joie après avoir chanté ! Une très joyeuse façon de vivre l’opéra.

 

Ténor... au supermarché
Ténor… au supermarché

Bref, la manifestation surprend par sa qualité, son approche démocratique, sa touche ludique, son pep. Cela tient à la qualité des chanteurs invités, à la troupe de l’Opéra, mais aussi à l’organisateur. Umberto Angelini, le directeur de la manifestation, surintendant de la Fondation du Teatro grande, a touché à tout avant de venir à Brescia et cela se voit. Après une thèse sur l’économie mafieuse, il a mené des actions tous azimuts, montant des projets pour Fiat ou de grands couturiers,  des événements d’avant-garde comme des manifestations populaires (un circuit des jeunes artistes italiens, des circassiens primés à New York, un festival pour enfants)…  Il faut dire aussi qu’il ne partait pas de rien. Brescia jouit d’une renommée mondiale sur le plan musical grâce à son festival de piano, créé en 1964 en l’honneur d’Arturo Benedetti Michelangeli, né ici.

 

Brescia cache encore d’autres douceurs. Cette ville voisine avec le lac de Garde (le plus grand et le plus joyeux des trois lacs du nord de l’Italie), flirte avec le vignoble de  Franciacorta, le rival italien du champagne, et offre des beautés plus suaves, moins mondaines que Milan. Comme cette pinacothèque sublime logée dans un couvent bénédictin (Museo di Santa Gulia) où voir par exemple, l’irrésistible Adoration des bergers de Lorenzo Lotto et découvrir l’importance des Lombards,  transition entre monde romain et haut moyen âge (le site est classé Patrimoine mondial par l’Unesco)

limone-sur le lac de garde

 Les amateurs d’histoire ne risquent pas d’être en état de manque, entre les vestiges du temps d’Auguste, récemment dégagés, la villa du poète Catulle fichée sur la péninsule voisine de Sirmione et la Vittoriale. La maison de Gabrielle d’Annunzio,une folie excentrique posée au bord  du lac présente un  étrange appendice,  la proue d’un croiseur collée à son flanc ! C’est un petit cadeau  de son ami Mussolini … Donc, vous l’aurez compris, dormez, dinez, nagez, à Brescia en route pour Milan.  C’est l’étape astucieuse pour  une descente dans la capitale économique de l’Italie dont l’expo 2015 s’installe déjà  doucement.

Sabina Rotbart

                                                                   En pratique

Y aller : La bonne idée serait de découvrir trois villes à la suite, Brescia, Vérone et Milan, car elles sont très proches l’une de l’autre. Histoire de bien comprendre que l’Italie n’existe pas. Enfin, presque pas.  Que n’existent dans ce pays récent que des villes et des régions.

Prenez donc un vol Hop d’Air France vers Vérone, ville située à 50 kilomètres de Brescia. Vérone hautement recommandable pour le shopping et la cuisine, d’une rusticité sophistiquée (allez chez Verona antica via Sottoriva, merveilleuse taverne slowfood). Ou arrivez par Milan et l’expo universelle 2015 (www.expo2015.org); la ville est desservie par Easyjet et à 40 minutes de Brescia en train. Mais surtout dormez à Brescia ou sur le lac de Garde.

Dormir :   Comme les hôtels ne sont pas chers, la ville n’ayant pas encore une image touristique, pour un week-end de pur amour, offrez-vous un palais liberty comme le Vittoria (97 euros la double) ou une demeure aux portes de la ville. La villa fenaroli palace hotel par exemple. Vous préférez une chambre d’hôte pour côtoyer les habitants, comptez  50 à 70 euros la nuit pdj compris (b&b le muse ou corsomatteotti62).

Manger et boire à Brescia et alentour : la ville compte pas mal de restaurants  labellisés slow food où vous êtes sûrs de trouver une nourriture rustique réalisée avec d’excellents produits. L’osteria al bianchi par exemple ( www.osteriealbianchi.it) ou Buonissimo Urban food, un restaurant installé dans un supermarché qui ne vend que des produits locaux ( zéro-kilomètre !). Pour un repas plus élaboré, rejoindre sur la péninsule de Sirmione, le restaurant Al Pace et goûter ses délicieux poissons (www.ristorantepace.it). Essayez aussi son caviar, le calvisius, dont le gros grain velouté s’avère délicatement  aromatique et deux fois moins cher que le beluga. Ce n’est pas négligeable quand on peut juste s’en offrir cinq ou six grains ! Quant à boire, il le faut absolument (mais avec modération !). Pour cela rejoindre la maison Berlucchi, une des meilleures de l’aop Franciacorta, appellation exigeante, puisqu’il faut  60 mois pour produire la « réserve » (www. fratelliberlucchi.it)

S’informer sur les manifestations lyriques  et artistiques:www.teatrogrande.it et www.bresciamusei.com

Pratiquer la dolce vita, en arrière-saison ou en été : Aller aux thermes de Sirmione, fréquenté par les chanteurs, comme la Callas ou plus récemment des rockers. Callas possédait une maison dans cette belle péninsule (on dit que la piscine reproduisait la forme du Lac de Garde), où elle vécut avec son premier mari. Si votre aimé (e) révère la divine, organisez lui une très luxueuse visite en bateau avec son charmant biographe, Michele Nocera. Un homme aussi nuancé que cultivé (tel : 39. 030.916.309). Un des plus beaux cadeaux à faire à un aficionado.

Et pour préparer le voyage : www.bresciatourism.it

 

 

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Sabina Rotbart
journaliste en tourisme culturel, gastronomie et oenotourisme. [email protected]

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