Opéra

Armida à Montpellier : prise de rôle réussie pour Karine Deshayes

Armida à Montpellier : prise de rôle réussie pour Karine Deshayes

01 mars 2017 | PAR Elodie Martinez

L’Opéra de Montpellier donne du 26 février au 5 mars Armida de Rossini, le troisième de ses opéras qui souffle ici ses deux cents ans. Pour cette oeuvre qui réunit de nombreuses difficultés, la maison lyrique a su frapper fort : puisque la partition réclame des ténors rossiniens, elle en aura. Quant au rôle-titre originellement prévu pour Isabella Colbran et probablement l’un des plus difficile du répertoire, ce n’est autre que Karine Deshayes qui offre ici une prise de rôle risquée mais parfaitement réussie! On regrette donc d’autant plus la mise en scène de Mariame Clément qui nous laisse nous demander non pas ce qu’elle a perçu de l’oeuvre mais si elle l’a seulement lue…

[rating=3]

On se demande même si cela vaut la peine de s’arrêter sur cette mise en scène qui semble être davantage un délire personnel qu’un réel travail et qui nous laisse penser qu’on aurait pu proposer Otello ou Semiramide ou encore Médée, elle aurait été identique ou presque. La base de cette dernière (déjà présentée à Anvers en 2015 et reprise ici par Jean-Michel Criqui) ? L’écho patronymique entre le héro Rinaldo et le footballeur Ronaldo! Débute alors un mélange entre football (les personnages seront tour à tour habillés en chevalier et en footballeurs), course (le décor principal visible au premier et dernier acte étant le sol d’une piste de course accentuée ou non par une toile de fond représentant un stade olympique), avec un petit air de Chabal et donc de rugby pour ce qui est de l’apparence de Rinaldo, ainsi qu’une confusion entre Ronaldo et Zidane lorsque le chevalier tuera Gernando d’un « coup de boule ». Comme si cela ne suffisait pas, on assiste le plus gratuitement du monde à une sorte de tournante sur une poupée gonflable (véritable sextoy) puis à une espèce de viol de Rinaldo au moyen de cette dernière… Nous passerons également sur les costumes mélangeant contemporain et Moyen-Âge ainsi que sur les mitraillettes sorties face aux épées de chevaliers. Scéniquement catastrophique.

Côté fosse, déception également, même si cette dernière est bien moindre que la première! Les habitués de la salle montpellieraine le savent : la sonorité y est naturellement assez sèche. Malheureusement, l’Orchestre national de Montpellier Occitanie dirigé par Michele Gamba n’a fait qu’accentuer cette impression et la clarté globale semble avoir été négligée au détriment de tempi parfois trop marqués, martelant davantage Rossini qu’elle ne le joue.

Toutes nos espérances se tournent alors du côté des voix… Edoardo Milletti offre un Gernando scéniquement très convaincant, avec un début de chant un peu fragile mais finalement à la hauteur de son jeu pour aboutir en deuxième partie à bel Ubaldo. Si Dario Schmunck ne démérite pas (sauf dans ses débuts en Goffredo où le chant paraît lui rester littéralement dans la gorge au lieu de se déployer), il ne laisse cependant pas de souvenir ineffable, peu aidé par la partition et la mise en scène, de même que Daniel Grice tour à tour Idroate et Astarotte. Giuseppe Tommaso campe pour sa part un Eustazio qui mériterait davantage de répliques afin de pouvoir y développer tout son timbre. L’impression globale qui ressort néanmoins de ces rôles est que l’orchestre, loin de les porter, les étouffe quelque peu…

Rien ne viendra donc sauver cette production? Heureusement, si : le Chœur Opéra national Montpellier Occitanie tout d’abord, qui, malgré les exigences scéniques, offre une performance sans vraie lacune. Ensuite, Enea Scala tient le rôle de Rinaldo, surmontant l’ensemble des  (nombreuses) difficultés de la partition grâce à une très belle ligne de chant. L’homogénéité de la voix fléchit toutefois un peu lorsque arrivent la limite de l’aigu, mais on pardonne aisément cela face à la performance globale qui met à l’honneur son personnage. Quant à sa performance scénique, nous ne doutons pas un instants que de nombreuses femmes et certains hommes du public seront ravis et conquis par la vision de ce beau chevalier torse nu!

Enfin, celle que tout le monde attendait et qui fait de cette production un événement : Karine Deshayes donne une Armida qui, malgré la mise en scène, ne peut que marquer les esprits. En effet, elle dompte la partition et ses difficultés avec une impression de facilité déconcertante, laissant entendre des aigus parfaitement clairs et poussant les graves tout aussi clairement, sans jamais excéder, toujours au service du personnage qu’elle sert de tout son talent. Ornement et agilité rencontrent une ligne de chant parfaitement maîtrisée qui trouve son acmé dans la scène finale qui laisse libre court à la formidable tragédienne qu’est la mezzo-soprano. Passant de la fragilité à une fureur terrible après un doute ultime, elle offre là une Armida qui a de quoi rester dans les mémoires, même si l’on espère en profiter davantage un jour dans un contexte scénique plus plaisant…

©Marc Ginot

Infos pratiques

La Girandole
Fond Hélène et Edouard Leclerc pour la Culture
Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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