Opéra

A l’Opera de Munich, un Otello trop intello ?

A l’Opera de Munich, un Otello trop intello ?

04 décembre 2018 | PAR Paul Fourier

Jonas Kaufmann, le ténor star allemand interprète actuellement le Maure à l’opéra de Munich aux côtés de la sublime Anja Harteros et avec Kirill Petrenko à la baguette. Le résultat est contrasté.

Le spectacle à l’affiche de l’opéra de Munich est incontestablement un des événements de la saison lyrique parce qu’il réunit la fine fleur de la Maison, dont la star allemande Jonas Kaufmann, et ceci dans une des plus belles partitions de Verdi.

Ce drame de la jalousie et sa montée progressive de passion destructrice doit évidemment tout à son créateur, le génial Shakespeare. Avec ses sentiments exacerbés, ses duos d’amour et d’affrontement et la mort de l’héroïne, la puissance de cette tragédie avait tout pour séduire Giuseppe Verdi et le zélé Arrigo Boïto qui se chargea de construire un livret remarquable durant les 8 ans qu’il fallut à l’œuvre pour arriver à maturation. Génies obligent, la rencontre Shakespeare – Verdi aura toujours été féconde. Avec Otello, elle atteint une perfection inouïe.
La façon dont Iago verse progressivement le poison de la calomnie dans l’oreille de ce rustaud d’Otello, jusqu’à lui en faire perdre la tête et l’amener au meurtre de celle qu’il aime, est d’une précision diabolique.

Au début de l’œuvre, Otello n’est qu’un soldat valeureux, fêté pour ses victoires doublé d’un maître autoritaire, mais respecté de ses sujets. Il est la boussole, celui qui conduit et celui qui arbitre. Sous sa défroque de militaire, il en impose par son assurance et sa droiture. Le problème c’est que la raison primaire est chose fragile lorsque l’on entreprend de transformer l’amour fou en arme de destruction massive. Il faudra quelques grains de sable savamment dispersés par un être perfide et génialement dangereux, pour que cet Otello bascule dans la déraison, consterne ceux qui croyaient en lui, transforme les caresses qu’il prodiguait à son aimée en coups assénés à la prétendue infidèle. Il faudra des petits éléments, des sous-entendus, un mouchoir dérobé, une scène presque « marivaudesque » pour que la machination prenne toute sa dimension pernicieuse et destructrice. Otello est un personnage brut, sinon monochrome, finalement peu subtil, et c’est précisément dans les vertiges de l’amour que ses fragilités vont apparaître. Comme Achille, le guerrier invincible a son talon ; celui-ci se nomme Amour et a pour traits la belle Desdémone.
À Londres, où le ténor fit sa prise de rôle, Jonas Kaufmann semblait ne pas trouver le bon équilibre entre la force brute, voire brutale, et la faille. Ainsi, distinguer les moments où il fallait laisser éclater une « voix roc », tout en puissance et ceux où il pouvait moduler sa voix à l’extrême – ce qui est la marque de fabrique de l’artiste – était tâche ardue.
Il y réussit bien mieux à Munich ; pourtant, on reste circonspect sur l’adéquation entre le personnage et l’artiste. Otello ne fait jamais les choses à moitié ; lorsqu’il ne triomphe pas, il perd pied et chute de très haut, se traîne à terre et suffoque comme un dément.

Certains seront séduits par la demi-mesure que Kaufmann y met, d’autres y verront plus les artifices d’un chanteur essayant de contenter son public avec ce qu’il aime que de réellement interpréter Otello dans toute sa force teintée de rude fragilité. Quoi qu’il en soit, au moment où la tension monte, où le dénouement et la mort de l’aimée sont proches, Kaufmann lâchera finalement les amarres et se fondra avec passion dans le costume de l’assassin qui tue (l’amour, l’aimée, l’amant) dans un même geste de folie.
Le second personnage de l’histoire est théoriquement Iago, un des plus géniaux méchants que l’histoire de l’opéra ait créé, qui tantôt se paye de luxe d’expliquer à l’auditoire ses futures vilénies, tantôt agit dans l’ombre, vole, ment, calomnie ; à la fois superbe vermine et serpent aussi redoutable que celui de la Création. Il incarne, de surcroît, un rôle particulièrement difficile à interpréter, car la voix « mauvaise » doit être à la hauteur du ramage, car le comportement doit être virtuose pour incarner le mensonge, la veulerie, la traîtrise poussées à leurs plus géniales extrémités. Face au roc Otello, il fallait-là un monstre de manipulation avec une belle envergure pour manœuvrer un grand guerrier rompu aux stratégies militaires. Malheureusement, Gerald Finley ne fait aucunement le poids ni par la voix ni par l’habit dont il est affublé, tel un fou de cour réduit à faire des courbettes bien inutiles. On rêve, à ce moment, à ce que le baryton français Ludovic Tézier qui triomphe dans Boccanegra à Bastille aurait pu faire ici de ce rôle.

Alors, face à cet Otello finalement parfois trop subtil et ce Iago plutôt falot, survient le choc Anja Harteros. La soprano envoûte par la plénitude de la voix et une force jamais démentie par des effets faciles. Dès qu’elle entre en scène, elle incarne non une victime désignée et résignée d’avance, mais une femme de caractère qui, dans l’adversité qui se déploie, dans les dangers qui l’enveloppent et finiront par l’étouffer, bataille, bouscule le mari violent, est projetée au sol et s’en relève avec les forces qui lui restent. Peut-on entendre plus belle chanson du saule, cet air souvent si ennuyeux, tel que celui que la soprano nous dispensa, hier soir, sans affèteries et même avec l’énergie du désespoir ? Cela paraît impossible tant on touche le sublime. Année après année, Anja Harteros survole le répertoire verdien pour notre plus grand bonheur.

Le Cassio de Evan LeRoy Johnson et la Emilia de Rachael Wilson apportent leur belle pierre à cette distribution contrastée.

Enfin, la metteuse en scène Amélie Niermeyer fait le choix d’un drame presque bourgeois et intime dans des intérieurs froids et gris ayant perdu toute référence historique. La scénographie fait apparaître les personnages en premier plan dans le réel, alors que Desdémone lorsqu’elle n’est pas en scène, fait éclater les affres de sa souffrance en arrière scène. On perd incontestablement de la puissance par ce procédé ; on n’adhère pas à des choix curieux tel ce Iago bouffon en chaussettes rouges ; on y gagne, en revanche, un jeu d’acteur exemplaire. On a rarement vu une scène du mouchoir aussi intelligemment menée de même qu’on est enivré par le ballet entre les acteurs du dénouement dément quand lorsqu’Otello, qu’on renvoie solennellement à Venise, commence à frapper Desdémone devant l’assistance officielle médusée.
L’ensemble est inégal, parfois froid, emporte de temps à autre l’adhésion, mais peine finalement à convaincre.

Musicalement, Otello est d’autant plus un chef-d’œuvre que la partition joue sur un double répertoire, tantôt tendresse (en particulier dans les scènes qui mettent en scène la douce Desdémone) tantôt violence. Et c’est là ce qui va faire basculer la représentation dans une dimension que seule la sublime Harteros arrivait à nous faire approcher.
À la baguette, officie le maître musical des lieux, le grand Kirill Petrenko qui s’affirmera, tout au long d’une soirée enfiévrée, comme le principal artisan de la réussite de cette production. Dès la scène de la tempête, on est étourdi tout à la fois par la puissance de l’orchestre et par le foisonnement de détails qui en émerge. Chaque moment est pensé, ciselé. Contrairement à Antonio Pappano qui, à Londres, pour la prise de rôle de Jonas Kaufmann, noyait souvent l’action et les interprètes sous un flot musical gigantesque jusqu’à la nausée, Petrenko est attentif à tous les équilibres. Il magnifie une partition qui n’en a pas besoin, mais que mille pièges peuvent rendre indigeste.
Ainsi par la grâce d’une soprano magnifique, d’un chef d’orchestre génial et, malgré tout, d’un Jonas Kaufmann qui, s’il ne convainc pas toujours, livre sa propre interprétation du Maure de Venise, on sort de là, dans une atmosphère certes pluvieuse, baigné par le génie de Verdi, et finalement heureux !

Paul Fourier

Visuel : @Opera de Munich

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