Danse
Golovine, la danse dans tous ses états

Golovine, la danse dans tous ses états

18 juillet 2022 | PAR Odile Cougoule

Scène permanente de création le Théâtre Golovine défend la danse à Avignon depuis de nombreuses années. Tous les styles de danses y trouvent leur place pourvu que le spectacle fasse preuve d’inventivité et soit de qualité.

Même si la danse contemporaine donne le ton général à la programmation du lieu, les sept spectacles proposés pour cette édition 2022 montrent la liberté que savent s’accorder les chorégraphes – jeunes et moins jeunes dans le métier – au moment de créer. Danse – théâtre, spectacle bilingue (français – LSF), comédie – chorégraphique, danse – musique – art visuel, les démarches engagées ne sont pas encore toutes affirmées mais elles suscitent un intérêt réel chez les spectateurs qui entrent volontiers dans les propositions.

Ça swingue avec Régis Truchy

Le spectacle commence au son des « snaps » de Régis Turchy repris sans hésitation par le public. Excellent danseur de hip hop connu pour sa dextérité, il apparait l’air joyeux et nous surprend par ses mimiques qui disent tout de son amour pour la pantomime et le clown. Son modèle ? Charlie Chaplin dont la veste et le chapeau sont là sur scène posés sur un porte manteau. Dans une séquence de pantomime remarquable, il n’hésite pas à endosser le costume, à exécuter sa démarche et reprendre ses gags tout en jouant avec le chapeau et la moustache. Ainsi pendant une heure il va nous faire partager sa passion pour le music hall et les artistes qui l’on fait rêver. Loin d’être un hommage, le spectacle conçu comme un spectacle de cabaret nous guide à travers des époques et des techniques. On regarde volontiers des numéros connus de nous tous, on s’amuse des karaokés caricaturaux et on rit même aux gags éculés. Régis Truchy aime les artistes dont il copie les formes, il aime aussi le public qu’il fait participer à la hauteur de sa bonne volonté. Eccentric est un titre qui sonne juste ; le moment qu’il propose est à déguster sans se poser de questions.

Le son avant tout

Avec Wilfried, Sophie Adam (Cie Phie) nous fait cheminer au gré de la relation qui s’établit entre le corps et le son quand ils entrent en résonance. Sur scène une danseuse, un musicien – accordéoniste, proches l’un de l’autre, tournent dans un halo de lumière comme s’ils cherchaient à s’accorder. Progressivement le souffle de l’accordéon anime la danseuse, le haut du corps souple semble suivre le mouvement même de l’accordéon… Cette impression de voir la musique dans le corps va perdurer à travers les notes de l’instrument puis la voix du musicien, les chants des bergers et les cloches de montagne. Un travail d’empathie est à l’œuvre pour cet exercice de correspondance organique. Dommage qu’un ballet de chaises viennent troubler la sérénité née sur le plateau. La manipulation d’objets ne semble pas avoir sa place dans cette partition qui se veut délicate.

Au nom de toutes

Difficile de parler des femmes et de leur condition en étant objectif et dépassionné. C’est pourtant le but poursuivi par Alexandre Blondel (Cie Carna) pour Des femmes respectables. Venu du cirque et du théâtre, il aime les propos forts et documentés, apprécie les analyses de Bourdieu et s’associe régulièrement à des chercheurs pour élargir son point de vue. Quatre filles sur le plateau nettoient le sol blanc, arrangent l’espace, installent chaises et micros ; en fond on entend des voix féminines qui témoignent de leurs conditions de subalternes et de la difficulté d’être entendues. On est d’emblée au coeur du sujet et lorsque les « domestiques » reprenant leur métier de danseuses entrent en scène, elles nous apparaissent guerrières et indestructibles. Entre séquences de danse magnifiques et récits de vie plus « habituels », le spectacle déroule une histoire des femmes et de leur libération des années 1940 jusqu’à nos jours. Les témoignages entendus émanent de femmes des milieux populaires ou ruraux –à un seul moment on entend parler les bourgeoises de leurs nounous– mais l’histoire de l’émancipation des femmes n‘est-elle pas celle de toutes les femmes ? Le prisme choisit par Alexandre Blondel est un prisme de classe qui fonctionne certes mais pas toujours. La honte d’être fille mère est valable dans tous les milieux, se taire parce qu’on n’a rien à dire aussi, la violence et les avortements meurtriers également. Quant à ne pas faire d’études mais trouver un mari, il a fallu 68 pour admettre que ce n’était pas la seule issue à une vie de fille. Ce spectacle est intéressant par ce qu’il décline comme « causes des femmes » en séquences resserrées et parfaitement investies par les interprètes aussi bien au micro que dans la danse. Mais pour qui connaît l’histoire ou l’a vécue, cette énumération reste un peu factuelle et l’on ne sait pas discerner une dimension politique à cette exposition des faits. Les filles deviennent rageuses sur le plateau, leur danse est acérée mais encore. Entre plaidoyer, récit militant et acte revendicatif, à qui s’adresse ce spectacle ? À des jeunes certainement qui ont montré avec l’avènement du mouvement de Me too leur désir d’agir. Leur rappeler l’histoire éternellement recommencée est important. Ce spectacle les aide à savoir dire non.

De l’incommunicabilité

La rencontre entre un entendant et un malentendant dans un ascenseur en panne malgré son coté tragique nous fait rire. Denis Plassard (cie Propos) a toujours eu un goût pour l’humour, humour qu’il développe une fois encore dans cet opus On ne parle pas avec des moufles. Que se disent deux personnes qui ne parlent pas la même langue et dont les gestes qu’ils échangent n’ont pas la même signification ? Que comprennent- ils l’un de l’autre ? Dans un espace de 4 m2 – l’ascenseur- deux hommes livrés à une séquestration forcée nous raconte chacun leur version de l’histoire qu’ils sont en train de vivre. Sur ce thème de l’incommunicabilité Denis Plassard déroule les quiproquos, l’absurdité du quotidien, les situations cocasses dans un récit oral touffu alors que Antony Guyon livre ses signes avec ironie. Anthony fait partie d’une famille d’artistes malentendants qui œuvre à faire reconnaître la langue des signes et le milieu des malentendants à travers le théâtre. Sa qualité d’acteur est indéniable et donne au spectacle toute sa valeur de témoignage. Deux mondes, deux langues mais un monde commun. Les corps à corps, les sourires, la drôlerie d’Anthony sont réjouissants et la fin de l’histoire est digne des délires d’ados bricoleurs.

La diversité de ces propositions est engageante, et le retour à la scène semble stimulant pour les artistes. Après cette période de latence, on a envie de leur dire : n’ayez crainte le public est là.

Théâtre de la danse Golovine

1 Bis Rue Sainte-Catherine, 84000 Avignon

Festival off du 7 au 29 juillet 2022    

Visuel : © Cie Carna

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Odile Cougoule

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