Danse
THE BRUTAL JOURNEY OF THE HEART : Sharon Eyal &Gai Behar enflamment Montpellier Danse

THE BRUTAL JOURNEY OF THE HEART : Sharon Eyal &Gai Behar enflamment Montpellier Danse

02 juillet 2021 | PAR Antoine Couder

Le public du festival Montpellier Danse fait un triomphe à la nouvelle création de la chorégraphe israélienne pour ce troisième chapitre d’exploration des formes et de l’amour.

Au milieu des corps. Deux micro événements ont marqué la conférence de presse de Sharon Eyal à quelques heures de la première de ce « Chapter 3 » présenté dans la grande salle de l’opéra Comédie. Une question à propos de la violente crise israélo-palestinienne qui a émaillé les mois d’avril et mai 2021 a tendu l’assemblée, la chorégraphe expliquant qu’elle ne pouvait pas répondre et qu’elle était simplement « triste ». Une seconde reprenant l’idée qu’elle avait évoquée un peu plus tôt à propos de cette impulsion qu’elle disait venir de son estomac, « mon ventre, c’est mon cœur précisait-elle ailleurs. Tout vient de ce milieu du corps ». Pour se faire comprendre, elle s’était levée indiquant avec ses mains dirigées vers le ventre un premier mouvement d’enfoncement et un second, d’ascension. Toute sa danse était alors contenue dans ses paroles, ce lien entre le moi intérieur et sa capacité à se mêler aux autres, cet effort pour faire « tenir ensemble » un collectif de danseurs, soit onduler sans rompre, repousser les forces exogènes qui pourraient faire basculer cet état de lévitation vers des passions tristes.

Au cordeau. En début de création, Sharon Eyal raconte qu’elle commence toujours par se filmer en dansant afin que la troupe puisse s’imprégner de ses gestes. Le préliminaire est d’importance car l’odyssée des cœurs dont il est question ici est à la merci du risque de fission qu’il faut prévenir, anticiper du mieux possible. L’équilibre repose sur un rien, ni trop ni trop peu, nécessitant de gommer presque à mesure (en mesures) le risque d’imperfections qui pourrait être fatal à tous. La chorégraphie est ainsi impressionnante de sobriété. Elle pourrait à elle seule constituer le sujet d’un examen de fin d’études d’une école de danse. Peu de place ici pour l’improvisation, la liberté de chacun se résumant peut-être à la conscience de ses propres limites, le danger étant de rompre l’unité élémentaire du monde où dit-elle « l’amour et la vie c’est pareil ». On comprend mieux que tout soit ici coupé au cordeau ; la seule option solo dans ce « brutal journey » consistant dans cette infime variation qui peut faire vibrer dans un contretemps enchanté le chaloupé et presque métronomique déhanché en demi-pointes qui tient la pièce entière. Impressionnant parce que de ce travail de détails, chorégraphie en forme de corrigé, on ne voit presque rien sinon un mouvement très doux et presque « lissé » si l’on en croit ceux et celles qui ont pu assister aux précédents chapitres proposés plus tôt, dans les années 2000. Mais c’est peut-être ce qui a enflammé le public, comblé devant l’évidence, captant on ne sait comment la joie enfantine que parviennent à matérialiser les chorégraphes nous faisant oublier que tout est sans cesse menacé.

Infiltration. La création des costumes, confiée à Maria Grazia Chiuri (Christian Dior couture), en disent d’ailleurs long sur cette vulnérabilité, habillant de façon transparente des danseurs qui apparaissent presque tatoués, recouverts de ce qui pourrait être assimilé à une paroi cellulaire, un filtre entre le soi devenu « nous » et le reste du monde, permettant au mouvement vital de se constituer, de s’infiltrer. Outre la belle continuité historique qu’offre ici ce quasi-travail de plasticienne (on se souvient des collaborations de Picasso avec les ballets russes, de Fernand Léger avec les ballets suédois ; du champ créatif que cette pluridisciplinarité apportait alors aux artistes), le costume revêt une première importance en ce qu’il homogénéise et naturalise l’appartenance de chacun au groupe, lui laissant la liberté d’être, à l’intérieur de ce tissu commun ; d’en composer une part organique. Rien donc qui ne reviendrait à lutter, à prendre le risque de se déchirer, mais plutôt ce mouvement qui consiste à serpenter, dans ce déplacement de bas en haut venu de ce « stomach-heart, » cœur-estomac, cœur de l’estomac. Un rythme qui se dilate, bras levés, jusqu’aux extrémités du corps. Un « processus sans fin » dit encore la chorégraphe. Une succession de chapitres.

Production : L-E-V- Coproduction : Festival Montpellier Danse 2021, Ruhrtriennale, Sadler’s Wells, Christian Dior Couture, Julidans in Amsterdam and Torinodanza festival / Teatro Stabile di Torino-Teatro Nazionale, Carolina Performing Arts – The University of North Carolina at Chapel Hill, USA ; Bold Tendencies, London ; The Young Turks.

A suivre à Paris : LOVE chapter 2, du Mercredi 21 juillet 2021 au Samedi 24 juillet 2021 . Lycée Jacques-Decour, 12 Avenue Trudaine, 75009 Paris, à 22h.

Crédit photo :©Stefan Dotter

 

 

 

 

 

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique et de la danse . Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (et de Castor Astral, 2021)

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