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Agnieszka Holland : « Ce sont les questions qui m’intéressent »

Agnieszka Holland : « Ce sont les questions qui m’intéressent »

02 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Après La mort de Staline, le nouveau film d’ Agnieszka Holland sort le 30 juin. Le procès de l’Herboriste revient sur Jan Mikolášek guérisseur tchèque très populaire mis en cause pour charlatanisme par le régime communiste. Rencontre avec une grande cinéaste européenne.

Entre le moment où vous avez eu le scénario du film dans les mains et puis le moment où vous avez réalisé le film. Comment votre regard sur le film a-t-il changé ?  

Quand vous décidez de faire un film, il faut s’approprier la matière. La réaction est très intuitive sur l’envie de faire ce voyage dont on ne sait pas où il nous mène. Il y a une espère de curiosité, d’excitation, d’entrer dans ce monde, de trouver les moyens de raconter quelque chose qui est immédiat. C’est une espèce d’histoire d’amour. Pour Le procès de l’Herboriste j’ai eu une trêve de quatre ans  car j’étais déjà engagée dans d’autres projets. J’ai fait des films très importants pour moi :  Sport et L’ombre de Staline. J’ai aussi fait des séries à la télévision. Quand je suis revenue au Charlatan (titre original du Le procès de l’Herboriste ndlr), il a été difficile de trouver le moi d’il y a quatre ans. J’ai eu une semaine de vide, à douter comme on doute d’un état amoureux. C’était assez effrayant parce que je savais que j’étais obligé de faire ce film, puisque la production m’a attendu fidèlement pendant quatre ans. Je ne pouvais pas reculer. En parlant, en travaillant avec l’acteur, j’ai retrouvé les rails et l’expérience est redevenue vraiment très joyeuse. Très intense aussi… 

Comment vous avez travaillez avec le scénariste qui est Mark Epstein ?

Nous avons travaillé ensemble pendant sept ans et nous sommes rencontrés plusieurs fois. Il a fait plusieurs versions, dans une discussion je lui ai dir que voulais un peu changer l’équilibre de l’histoire  et des personnages. Et après nous commencé à travailler de façon très intense tous les trois, avec l’acteur principal pour créer la dynamique du film. Le personnage principal n’est ni bon ni méchant. Or, Ivan Trojan, l’acteur, a voulu l’emmener vers la lumière et moi je le tirais vers l’ombre…

Quelle éthique et quelle esthétique appliquez-vous dans vos film historiques? 

Dans ma tête, je ne fais pas des films historiques. Je réalise des films qui doivent être vivants. William Faulkner disait : « Je ne crois pas que le passé existe ». Si un personnage historique ne s’actualise pas, qu’il n’est pas « révélant » et révélateur pour moi, cela ne m’intéresse pas. Je ne suis pas attiré par le costume, par l’esthétique du passé. Je ne suis pas nostalgique du tout. Bien sûr quand je fais les films, j’essaie avec l’aide de tous mes collaborateurs, d’être assez exacte et je choisis des éléments exacts du passé, mais même s’ils sont vrais, c’est éléments me donnent une image assez large pour développer ma propre vision des personnages. J’aime mélanger le documentaire et la fiction, avoir seulement un point d’attache et laisser travailler nos imaginations : la mienne, celle de l’acteur et du scénariste. Quand je lis un scénario comme celui de l’herboriste, je le lis comme une fiction. Et après, cela me donne l’espace pour poser beaucoup de questions. Ce sont les questions qui m’intéressent.

Le film est un portrait. Quelle est la place de l’individu, de la trajectoire individuelle dans vos films ?

Je me souviens, il y a très longtemps, quand je vivais à Cracovie, j’avais un ami qui était un metteur-en-scène de théâtre et très créatif. Il inventait toujours les objets. Nosu avions deux regards opposés ; moi je voyais les gens et lui, les objets, les lumières etc. Le visuel est très important pour moi mais seulement s’il y a un homme dedans. Il y a des gens qui font des photos de paysages, où il n’y a pas d’humains… Et moi je cherche toujours les humains. Cela devient très difficile maintenant parce que les gens n’aiment pas être photographiés. Mais moi, de temps en temps, j’ai vraiment envie de les capter sur mon téléphone. Il faut que je me cache. Dans un train, je le fais avec une tablette en prétendant que je ne prends pas de photo. J’ai une petite collection de gens intéressant dans le train.

Dans le film il y a quelque chose d’intéressant c’est la magie. Est-ce une zone d’ombre et de critique face au progrès annoncé par le régime soviétique ?

On le vit encore maintenant. Me temps de la lumière est un pris par la remontée d’un romantisme un peu noir. Les gens ont envie de fuir la science parce qu’elle ne donne pas les réponses, même si les technologies avancent tellement. Les gens sont aussi angoissés que avant, même peut-être plus parce qu’ils n’ont pas l’impression qu’ils contrôlent. La médecine officielle s’éloigne de l’humain, elle est technicisée et il y a là  une certaine aliénation. Il suffit de suivre les les mouvements anti-sciences, contre la vaccination pour voir que nous sommes dans une période romantique et noire de doute face à la science. 

Est-ce qu’on peut néanmoins dire que l’esthétique du Procès de l’herboriste est réaliste plus que magique ? 

Oui je pense que c’est réaliste. Je suis toujours assez proche de la réalité, je ne suis pas onirique. Je cherche la vérité de l’histoire qui définit ensuite l’esthétique du film. Nous avons commencé par le contemporain, c’est-à-dire la période où le héros est vieux. C’était la première semaine de tournage. Et nous avons pensé que nous allions faire bouger la caméra mais la caméra n’a pas voulu bouger. On a essayé de la pousser mais elle a refusé. J’ai compris que ça n’allait pas avec l’histoire. C’est seulement plus tard que nous avons réussi à la bouger, pour la partie où le héros était plus jeune.  Je ne suis pas conceptuelle. Bien sûr j’ai une certaine vision que je discute avec mon chef décorateur mais elle n’est pas inscrite dans du marbre. Si je vois que quelque chose ne va pas, je la raconte différemment. A cause de ça, chaque jour, je viens avec une angoisse, celle de savoir si on trouvera la vérité. Si ça fonctionne, chaque jour est une victoire !

Qu’est-ce que l’homosexualité du personnage révèle sur ce personnage ?

Il n’accepte pas lui-même sa propre nature, lui qui tient toute sa force de la nature, de la connaissance  et de la compréhension de la nature… Il est incapable d’accepter son identité. Il a peur de lui-même. Il pense à l’image qu’il veut produire dans le monde, l’image de quelqu’un qui est fort, noble, qui contrôle tout. Et il se dit qu’il ne peut pas se permettre de montrer ça, qu’il considère comme une faiblesse. D’ailleurs, c’était aussi illégal, à l’époque, en Tchécoslovaquie.

Qu’est-ce qu’on leur reproche le plus au niveau de l’autorité ? On lui reproche d’être un charlatan ou on lui reproche d’avoir beaucoup de succès ?

La deuxième. le charlatanisme est une excuse. Il était accepté pendant le vivant du président, quand il était efficace en le soignant. Les communistes auraient pu faire de lui un médecin du peuple ou quelqu’un de populaire. Mais il a voulu être supérieur. Il a montré sa vanité, sa supériorité, de façon trop provocatrice. La Tchécoslovaquie communiste était très collectivisée, très triste et très orthodoxe. La propriété privée, une pratique privée… tout ceci était interdit. Que le héros ait eu une villa, une voiture, tout cela a provoqué une colère incroyable et l’envie de le punir et de le diminuer. Il était protégé par le Président tant que le Président était vivant mais quand il est mort, son paradis a disparu. Ils se sont jetés sur lui parce qu’il était différent.

Est-ce que parfois la projection de vos films, celui-ci ou d’ailleurs le précédent qu’on a vu en France, ça fait remonter des douleurs d’un passé pas si lointain.

Je pense que oui. J’ai fait une minisérie en République Tchèque il y a quelque années. Elle s’appelle Sacrifice et parle d »événements douloureux : la normalisation, après le printemps de Prague et la mort d’un jeune étudiant qui s’est immolé. C’était le premier film tragique fait sur cette période. Ca a été un choc  et la réception a été douloureuse, mais aussi thérapeutique. Pour le Procès de l’herboriste, c’est moins évident parce que ça ne touche pas l’expérience des gens à ce point. Mais il s’identifient à une certaine perte de conformisme inévitable et à la solitude que crée la différence.

Le procès de l’Herboriste, un film de Agnieszka Holland, avec Ivan Trojan, Juraj Loj, Jaroslava Pokorna,,2020 – Drame historique – 118 minutes – République Tchèque / Irlande / Pologne / Slovaquie, Sortie française le 30 juin 2021.

visuel : (c) Jacek Poremba / KMBO Films

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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