Danse
Sofian Jouini : « Le corps est pour moi un lieu de stockage de mémoire »

Sofian Jouini : « Le corps est pour moi un lieu de stockage de mémoire »

26 janvier 2022 | PAR La Rédaction

Sofian Jouini présente Jedeya le 27 janvier et Natures le 28 janvier au Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne, St Melaine dans le cadre du Festival Waterproof. Rencontre. 

Propos recueillis par Marc Blanchet

Venu à la danse par le hip hop, Sofian Jouini, né en 1985, développe depuis 2016 une recherche personnelle. Le solo Natures (2019) en a constitué un premier jalon. Son nouveau solo, Jedeya (grand-mère), confirme le désir de confronter recherche documentaire et altérité, afin d’ouvrir un questionnement sur la mémoire. Pour cet artiste au double territoire, français et tunisien, danser c’est éprouver les gestes de son propre corps comme plonger à l’intérieur d’une mémoire familiale, voire originelle.

Vos soli, Natures et Jedeya, témoignent d’une approche sensible de la mémoire. N’essayez-vous pas de l’interroger sous l’aspect double de la psyché et du corps?

Mon travail explore le lien entre les deux, voire la porosité. De même, j’interroge une mémoire intime et une autre, presque inconnue, originelle, constitutive de chaque individu. Cela m’invite à créer des chorégraphies au croisement de l’imaginaire et de la connaissance. Le corps est pour moi un lieu de stockage de mémoire. Il peut être un “transistor”, qui reçoit, enregistre de l’information et la transmet. Je m’emploie à voir comment la nature s’exprime dans un individu, comment il devient une sorte de fractale de sa famille, de son groupe, de son espèce. C’est un geste scénographique : approcher l’humain au plus près, puis procéder à une sorte de “dézoomage”… Cela crée des failles de questionnement : trouver dans une recherche introspective des points de connexion entre quelque chose de l’ordre du générique, du systémique, dans le fonctionnement de la mémoire du corps, et ce que je peux créer dès que ce corps mémoriel est mis en mouvement.

Comment explorer chorégraphiquement cette tension entre une mémoire personnelle et une mémoire originelle ?

Cette mémoire d’ordre originel ne relève plus de l’apprentissage et de la culture. Nous pouvons la rechercher en rebroussant chemin. À l’arrivée, nul ne trouve jamais ce qu’il cherche, par contre, c’est essentiel, il trouve des traces de sa propre recherche. Dès lors, l’imaginaire devient concret. Dans Jedeya, j’étudie, entre autres, le mode d’alimentation avec lequel ma grand-mère a élevé mon père et à travers cette transmission culturelle, organique, découvre combien nos corps sont similaires, sur le terrain du charnel, des masses musculaire ou graisseuse. Même si c’est biaisé dès le départ, puisque j’y vais avec mon propre paramétrage, mon propre héritage, cela importe peu. Ce qui compte, c’est de s’engager sur ce chemin, non sans subjectivité, de traverser le temps, voir ce qui faisait le quotidien de différents corps, ces corps dont j’émane au début de ce siècle.

Comment avez-vous conçu votre premier solo Natures ?

Je me suis intéressé à l’idée du fractal et du miroir, la peau comme miroir, comme surface qui reflète l’intérieur et vice-versa. Le début de Natures, c’est un espace imaginaire dans lequel un corps va de l’animal à des images archétypales : Atlas, la perche à selfie ou l’ogre. Puis je poursuis avec quelque chose de plus primitif  : un primate dont le bassin n’est pas déployé. Ensuite, la voix off passe d’une vie organique, qui a dégénéré en ultra-mécanique, à une nature qui n’est pas celle que l’on se représente généralement. En l’occurrence, un monstre sur le dos duquel nous vivons, et qui, tôt ou tard, balaiera notre monde consumériste. Un travail d’effondrement apparaît. Il s’agit dans la gestuelle, dans ce qui est anatomique, de défaire les articulations, le centre de gravité. Ce parti pris me permet de sortir des interrogations de la première partie pour entrer dans de nouvelles, personnelles comme génériques : la construction de l’identité à l’adolescence, ce moment charnière où chacun et chacune passent du peu d’images de soi propre à l’enfance sans entrer pleinement dans des formes, des idées, des concepts. Finalement, résonne dans ce propos une sorte de “foutu pour foutu, essayons d’entrer dans un autre corps, plutôt que de faire entrer des ronds dans des carrés” ! Je choisis celui du cochon.

N’essayez-vous pas aussi de mettre à l’écart toute verticalité, de montrer plus la dimension animale de l’homme ?

Quitte à esthétiser, allons vers la plasticité : je procède ainsi avec ce costume en plastique gonflable de cochon. Quitter ensuite cette enveloppe permet un renouveau, un retour au sensoriel, à l’amibe, à la monocellule. En “renaissant”, mon corps n’est pas humain. C’est une forme originelle de vie terrestre. Il part d’une colonne vertébrale pour s’enrichir de membres et proposer des formes de déplacement animal imaginaires et variées. En expérimentant ce “corps”, me sont revenus des souvenirs d’enfance. Que faisais-je enfant avec mes animaux en termes de mobilité ? Dans l’interaction avec un animal – chien, chat ou hamster -, nous déployons des formes de mobilité autres.

 

Votre nouveau solo, Jedeya, ne poursuit-il pas cette interrogation au plus près de l’humain ?

Natures part de la monocellule et arrive au primate. Ma recherche initiale, ambitieuse, était de partir de la cellule, et d’atteindre un corps bipède, social, vertical. J’ai éprouvé dans la pièce une cohérence, une unicité, avant d’avoir le souci de redresser mon bassin. En terminant cette création, d’autres souvenirs d’enfance se sont imposés : des étés passés chez ma grand-mère en Tunisie, quand elle avait encore un mobilier traditionnel : des tabourets de vingt centimètres de haut, pareil pour les tables. Elle avait un four à pain qui n’avait pas changé depuis la période sumérienne, lors de la domestication du blé. La position accroupie était quotidienne. Ces postures quotidiennes donnent un corps plus tourné vers le sol. Le bassin n’est pas verrouillé. J’ai connu plus tard chez elle des chaises et tables “modernes”, ce qui modifie la position du bassin. On peut alors s’adosser, devenir passif dans son corps, être dans ses pensées, une écriture, un travail. Ces positions d’aujourd’hui, communes à tous, développent des postures de bassin nouvelles, des constructions de chaînes musculaires qui nous sont propres en Occident. C’est un fil de mémoire. Entre le corps de ma grand-mère et le mien, il y a un siècle, tout un monde. Par cette phase de redressement, Jedeya est la suite de Natures.

Avez-vous eu le désir de lier les gestes d’un quotidien paysan à une forme chorégraphique ?

Jedeya est comme une capsule de voyage dans le temps. C’est également un “serveur”. C’est-à-dire un petit outil qui marcherait tout le temps, par un travail d’articulation. Cela peut partir de pouces qui tournent les uns autour des autres, une sorte de centre de gravité du mouvement à partir duquel va venir le pétrissage, puis dont va émaner une forme de ramassage, puis du ramassage la semaison, de la semaison le fauchage, du fauchage le bercement, du bercement… Tous ces mouvements naissent les uns des autres, et peuvent se recombiner par des jeux d’amplitude, de rythme, d’intensité.

Par ces gestes quotidiens et continus, votre grand-mère vous aurait-elle appris autrefois à danser sans que vous vous en rendiez compte ?

Probablement ! Pour Jedeya, j’ai passé des après-midi entiers durant lesquels elle me parlait de son quotidien en termes de mouvements, comment il faut faucher, ramasser du blé, le battre, le tamiser, le moudre. Son corps performait autrefois tout cela. Nous avons travaillé ensemble. Installée sur le seuil de sa cuisine, elle me voyait expérimenter dans la cour, me corrigeait souvent, afin de préciser le mouvement. De mon côté, j’enregistrais, avec le désir d’emmener ces mouvements vers un endroit où cela pouvait la faire rire – ou l’agacer ! Nous avons beaucoup joué ensemble. C’était elle la chorégraphe. J’ai centré Jedeya autour de la culture du pain. Toutes les actions sur scène racontent le processus, la gestuelle, pour transformer cet aliment. Toutefois, je m’inclus dans ces mouvements pour montrer comment ils créent en moi des allers retours, comment je vais en boite de nuit ou pratique le breakdance, et reviens dans le pétrin. Un entretien est diffusé avec ma grand-mère le temps de la cuisson du pain. Cette écoute collective se fait comme l’ensemble du spectacle dans une forte proximité, à travers une disposition quadri-frontale, des tabourets de vingt centimètres de haut mais aussi deux rangs de gradins !

Vous avez également travaillé avec des grand-mères bretonnes. Qu’avez-vous appris ?

J’ai découvert un matriarcat très fort dans les récits de ma grand-mère, et ce dans une société d’apparence patriarcale. Ce fut la même chose en Bretagne. J’ai croisé des récits de vie bouleversants. Aujourd’hui, notre génération a souvent une image d’Epinal du passé avant que la mécanisation et la pétrochimie aillent trop loin dans le rapport à la nature, notamment celle qui nous nourrit. Le corollaire de ce point de vue serait d’avoir une vision idéale du passé. Dans mes échanges avec des grands-mères du Finistère ou du Morbihan, cette vision était réfutée : la mécanisation a libéré leurs corps de la contrainte physique des tâches, imposée par l’animal ou la culture de plantes. L’une de ces femmes m’a dit combien elle avait eu une vie d’esclave. Dans des domiciles partagés du Morbihan, certaines dames étaient très fières d’avoir vendu leurs exploitations agricoles et permis à leurs enfants de faire des études. Cela remet les choses à leur place. Deux générations au-dessus de la mienne, des corps étaient asservis par la nécessité de produire de la nourriture. Ces personnes sont désormais heureuses d’être sorties de leur condition.

Sofian Jouini présente Jedeya le 27 janvier et Natures le 28 janvier au CCNRB, St Melaine dans le cadre du Festival Waterproof. Informations et réservations ici.

Visuel : ©Edith Demoget

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