Danse
Rocío Molina-Rafael Riqueni, une œuvre en progrès

Rocío Molina-Rafael Riqueni, une œuvre en progrès

06 juillet 2021 | PAR Nicolas Villodre

Nous croyions avoir tout vu. Et n’avions rien vu à Nîmes, en janvier 2020, lors du premier rendez-vous entre la phénoménale danseuse Rocío Molina et la guitare de légende Rafael Riquini. Inicio a clôturé le festival montois Arte flamenco de manière inédite.

Le mythe de la six-cordes

Lionel Niedzwiecki rappelait que Rafael Riqueni représente à lui seul la guitare sévillane, autrement dit un jeu mélodique des plus délicats, lyrique et extrêmement sensible. Le tocaor n’est pas seulement un interprète au toucher subtil se bornant à reproduire des guirlandes de notes cristallines, c’est aussi un créateur, un compositeur inspiré. La structure du spectacle qu’il donne en duo avec Rocío Molina est basée sur une dizaine de tableaux visuels, autant de thèmes musicaux tirés de son disque Herencia, qui est déjà un classique du genre. Autodidacte, il a appris les rudiments de son instrument dans la rue, à Triana. À quatorze ans déjà, il en était virtuose, nous dit-on.

Un spécialiste comme Claude Worms le place au niveau de Paco de Lucia, dans un style certes différent. En soulignant son économie de moyens et sa rigueur formelle, Worms considère que sa manière « est ancrée dans le génie d’un autre mélodiste sévillan, Niño Ricardo ». Il apprécie en particulier chez Riqueni les « labyrinthes contrapuntiques implacables » ainsi que « des accords énigmatiques ouvrant sur des silences habités ». Le concertiste a accepté d’accompagner humblement la danse. Pour ce qu’on en a vu et ouï, la complicité avec sa cadette est maintenant telle que l’on qualifiera leur tête-à-tête d’il y a près de deux ans d’esquisse et leur prestation landaise d’œuvre aboutie, pour ne pas dire chef d’œuvre.

Obscur objet du désir 

La danseuse malaguègne, fantomatique au tout début, se révèle par la suite maligne, et même quelque peu malicieuse. Elle incarne toujours quelque chose, en l’occurrence, ici, toutes les figurations du féminin. Tour à tour, voire simultanément. Rocío est la jeune fille immaculée, la diablesse, la sorcière, la sirène, la taquine, la moqueuse, l’égarée, l’étonnée, l’indifférente, mais également la tendre – ses gestes de soignantes nous renseignent sur son rapport au père. Elle caresse, bouscule, tente en vain de désarçonner le prodigieux musicien qui reste sur son quant-à-soi, réfugié dans son monde intérieur, lunaire comme l’était Michael Lonsdale sadisé par Duras ou Buñuel. 

Rocío, maternelle, n’a plus besoin d’esbroufe, dirait-on. Plus la nécessité de nous administrer les savants zapateados dont elle avait et a toujours le secret. En revanche, elle fait une démonstration de braceo féerique. Elle s’orientalise à l’extrême; la souplesse de sa taille est des plus serpentines; la gawasi se métamorphose en geisha; elle joue avec une paire de brefs éventails, un agrès jadis utilisé dans le flamenco féminin; son piétinement parfois est connoté butô. Malgré quelques velléités illustratives qui mettent au pas sa danse, l’obligeant à suivre les lignes mélodiques de Riqueni, quasiment note à note, Rocío tend de plus en plus vers l’abstraction. Elle met en cause le fondement du théâtre, en arrachant le tapis de sol puis en s’en drapant. Ainsi voilée, camouflée, empaquetée, elle nous rappelle L’Énigme d’Isidore Ducasse (1920) de Man Ray. Son corps devient un monument qu’eût pu emballer Christo.

Visuel : Rocío Molina et Rafael Riqueni à Mont-de-Marsan, 2021 – photo : Nicolas Villodre.

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