Danse
Premier(s)pas : Nawal et Abou Lagraa se mobilisent contre la précarité des danseurs

Premier(s)pas : Nawal et Abou Lagraa se mobilisent contre la précarité des danseurs

29 janvier 2020 | PAR La Rédaction

Par Véra Anzardi

Installés depuis 2018 dans la Chapelle Sainte-Marie, édifice désacralisé transformé en studio de danse dans la ville d’Annonay, Abou Lagraa et Nawal Lagraa Aït Benalla  mènent un formidable travail de sensibilisation à la danse et accueillent de nombreuses compagnies en résidence. En 2020, ils créent Premiers(s)pas, un programme de formation et de création pour aider les danseurs à mieux gérer une carrière de chorégraphe ou de danseur et sortir de la précarité.

En France, beaucoup de danseurs galèrent
« L’histoire a commencé il y a deux ans » nous explique Abou Lagraa. « J’étais à Chaillot et en retrouvant un danseur avec qui j’ai travaillé, il me fait part de son mal être provoqué par la perte de son statut pour se retrouver au RSA. Je ne comprenais pas car c’est un super danseur. Il me dit alors qu’il n’y a plus de productions en France, que les chorégraphes travaillent beaucoup en réseau et qu’il devient très compliqué de rentrer dans une compagnie, de trouver du travail. Sans parler du fait que beaucoup de spectacles font très peu de dates. Le problème est aussi pour les danseurs de hip-hop qui veulent continuer à apprendre d’autres choses mais par exemple le Centre national de la danse de Paris leur ferme les portes parce qu’ils n’ont pas de grands noms de chorégraphes sur leur cv, qu’ils n’ont pas de formation en danse contemporaine ou pas assez d’expériences. Et puis, il y a les danseurs dont les corps ne rentrent pas dans les standards de la danse et qui galèrent. Beaucoup se retrouvent à Disney Land, à faire de l’alimentaire ou créent leur compagnie en créant des duos, des solos pour essayer de faire quelque chose. »

La création d’un projet innovant et unique en Europe !
A partir de cette rencontre, les deux chorégraphes entament une réflexion et se font accompagnés par les Fondations Edmond de Rothschild qui se lancent dans une véritable analyse du terrain pour comprendre la situation des danseurs en France. Abou et Nawal évaluent par la suite ce qui leur manque et conçoivent un programme de formation avec un spectacle. L’objectif étant de les challenger pour se former, danser, trouver du boulot, rentrer dans diverses compagnies. Qu’ils puissent acquérir des outils leur permettant de gérer leur carrière d’artiste et décider ensuite de ce qu’ils veulent faire en étant mieux préparés. Le spectacle leur permettra de vivre l’expérience de la scène dont ils ont besoin en tant qu’artistes. Une audition a lieu avec 700 candidats parmi lesquels dix danseurs professionnels sont sélectionnés, venus du classique, du jazz, du hip-hop et du contemporain avec des parcours personnels différents. « Cette formation précise Nawal Lagraa sert à se questionner sur ce qu’est un danseur, un chorégraphe, une écriture chorégraphique. Mais aussi sur ce dont un danseur a besoin quand il ne danse pas car dans ces moments-là, il n’est pas un citoyen qui vit en dehors de la société. Il doit savoir transmettre s’il veut avoir des projets pour les écoles, il doit savoir communiquer autour de sa danse, son métier, sa création.»

Le programme met en place des sessions sur la communication avec un travail face caméra, la recherche de financements, la gestion de leur statut, les aspects administratifs, les réseaux, sur l’histoire de la danse avec des conférences dansées. Pour la partie transmission, les deux chorégraphes travaillent avec les écoles d’Annonay et intègrent les danseurs qui se retrouvent dans des mises en situations concrètes d’actions culturelles. « J’ai été formé au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon ajoute Abou Lagraa et on n’y apprend pas tout ça. Moi, je me suis formé tout seul, sur le tas. Beaucoup de danseurs n’arrivent pas à rentrer dans des écoles, des institutions, des réseaux comme par exemple ceux des programmateurs ou de la presse. C’est la première fois en France que l’on se pose cette question : comment un danseur peut-il gérer une carrière de chorégraphe ou de danseur ? Avec cette formation de coaching en entreprenariat et de communication, Premier(s)pas est un programme unique en Europe et nous sommes décidés à le mener sur plusieurs années, avec les Fondations de Rothschild ! »

Premier(s)pas : un programme avec deux créations qui font sens
Nawal Lagraa : l’urgence de danser
Premier(s)pas est une création constituée de deux volets qui sont la face visible du projet global. Le premier est de Nawal Lagraa sur une musique composée par Olivier Innocenti à partir d’Agnus Dei de Samuel Barber. D’emblée l’énergie est posée. Celle d’une urgence. A danser, à se débarrasser de ce qui enferme nos corps en menant luttes et batailles pour ne plus subir et faire éclater la chair avide de vie et de liberté. Vêtus d’un pantalon noir et d’une chemise bleue, les dix danseurs sont projetés dans un espace qui va du sol à la verticalité soumis au rythme d’un battement de cœur qui passe par toutes les émotions. La chorégraphe joue avec l’utilisation de la chemise, symbole d’une société oppressante nous empêchant d’être ce que nous sommes vraiment. La danse est rapide, survoltée, les danseurs à l’unisson sont impeccables, traversés, en transe. La gestuelle subit les soubresauts, les tentatives mais se love aussi dans la sensualité des mouvements ondulatoires. Des moments de grâce surgissent avec des interprètes qui dévoilent une danse où le classique se fond dans une gestuelle hip-hop. La musique est intelligemment dosée par Olivier Innocenti qui travaille les couches avec la version originale et des sons électroniques pour transformer la danse en éclats intérieurs. Qui frappent ou apaisent les danseurs. Nawal Lagraa nous cueille et nous surprend car elle réussit à saisir toute la virtuosité des danseurs pour les amener, seuls ou en groupe, à s’imposer et s’emparer de la scène.

Abou Lagraa : le plaisir de la danse
Abou Lagraa a bâti le second volet sur une musique de Jean-Sébastien Bach, Sonatas et Partitas pour violon seul interprétée par Hélène Schmitt (en musique enregistrée). Après avoir travaillé avec le Ballet de Genève sur la musique de Mozart, il a souhaité renouer avec la musique classique dont il dit qu’elle l’empêche de partir dans tous les sens, donne une dramaturgie naturelle et amène de la profondeur à sa recherche. Le choix s’est porté sur Bach – dont les partitas sont composées d’une multitude de mouvements de danse – pour travailler les différences et les changements de qualité dans la danse. La forme de la pièce est celle du ballet avec de grands ensembles, des solos et des duos. Avec une belle générosité, le chorégraphe prend le temps pour transmettre tout ce qu’il est mais aussi le fondement de sa danse : la spirale du corps qui puise sa force dans le bassin. Il crée la danse comme un compositeur avec des partitions délicates, des respirations, des suspensions. Laissant la musique envahir le corps des danseurs jusque dans leurs sinuosités invisibles. La danse prend parfois la place de l’instrument. Lente, elle nous permet de découvrir la qualité de chaque danseur et lorsque le ballet laisse s’échapper des individus, on les perçoit dans ce qu’ils ont réussi à faire avec la diversité de leur corps dont certains sont vraiment très loin des codes esthétiques, portés par la rage de danser ou le goût du risque. Abou Lagraa insuffle aux interprètes la danse si sensuelle qui le caractérise depuis des années tandis que chacun d’entre eux fait sienne cette danse offerte.

Crédits photos :© David Bonnet
Premier(s)pas
Première Mondiale : les 31 janvier, 1er et 2 février 2020, Suresnes Cités Danse 2020 – Théâtre André Malraux / Rueil-Malmaison
Le 28 mars au théâtre Liberté /Toulon – Salle Albert Camus

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La Rédaction

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