Danse

« Miniatures »: petits récits dansés recherchent grands effets

« Miniatures »: petits récits dansés recherchent grands effets

26 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Miniature est le nom donné à un regroupement de quatre récits chroégraphiés par Nicole Mossoux et Patrick Bonté entre 2016 et 2018. Travaillant fortement sur le corps transformé, sur l’importance de la mise en lumière, et sur la musicalité du geste, ces petites pièces vont directement à l’essentiel, avec une obligation de concision qui les rend précises et frappantes.

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Si les chorégraphes Nicole Mossoux et Patrick Bonté, et leur compagnie Mossoux-Bonté, sont bien connus en Belgique, ils sont un peu plus rares et donc un peu plus confidentiels en France. L’occasion de voir Miniatures, spectacle qui rassemble quatre pièces courtes, au Centre Bruxelles-Wallonie à Paris en ce mois d’octobre, constitue donc une belle opportunité.

Alecto d’abord, créé en 2018, est un solo, qui a la particularité d’être dansé assis. Vilma Pitrinaite y campe une divinité antique, sombre et inquiétante, qui ne se dévoile que progressivement. Son inhumanité se trahit dans ses mouvements prédateurs et peu naturels, autant que dans les différences que son apparence entretient avec le corps humain: la tête couverte de dreads blanches qui font penser à des serpents, les épines qui couvrent divers endroits de son épiderme. Sa danse est lente, reptilienne, avec quelque chose d’une vénéneuse séduction.

Vice Versa est la plus ancienne des quatre pièces, puisqu’elle fut présentée pour la première fois au public belge en 2015. Duo pour deux danseuses, il s’agit d’une danse presque rituelle, hypnotisante, où le balancement des hanches de Frauke Mariën et de Shantala Pèpe se fait au son de Les anneaux de Marianson, chanson aux accents médiévaux mise en paroles par le conteur québécois Michel Faubert, et mise en musique par Jérôme Minière qui y ajoute un accompagnement de choeurs sourds et de sons électro. L’alliance du tout donne un résultat fascinant, la musique lancinante donne un tempo grave à la danse, et les paroles âpres donnent lieu à des ruptures brutales dans la chorégraphie. Les déplacements, d’abord contraints à fond de scène, se déploient progressivement dans un couloir de lumière qui amène les danseuses jusqu’aux premiers rangs du public. Beau et presque oppressant.

Alban vient en troisième lieu. Solo créé en 2017, la pièce construit un univers très fort autour du danseur Victor Dumont, qui se meut torse nu et vêtu d’une grande jupe. Le travail sur le corps, encore une fois, est très présent, le jeu avec les lumières, très découpées, lui permettant d’escamoter certaines parties de son corps dans l’obscurité, pour mieux détacher celles qui restent en lumière, avec des effets magnifiques. Une pièce à l’énergie concentrée, toute en mouvements lents et tendus, en torsions et rotations. La musique, qui flirte avec la musique concrète, fait intervenir des bruits de la nature: écoulement de l’eau, choc des pierres les unes contre les autres… Cela donne, en contrepoint à la danse très intense au point qu’on pourrait la dire torturée, une sorte de magie primitive et tellurique. Terriblement beau.

(At) The Crack of Dawn enfin vient clore la série. Création 2018, il s’agit d’un trio formé par les trois danseuses des pièces précédentes. Plus drôle et plus léger que ces dernières, elle se déroule sur un fond blanc, les silhouettes des danseuses se découpant à contre-jour. Les trois personnages se cherchent, avec des gestes inquiets, se trouvent et se retiennent, s’agrippent dans la semi-obscurité. Les mouvements sont fébriles, le déséquilibre souligne la fragilité des corps. Quand les trois se sont finalement dépouillées de leurs robes et de leurs chaussures, elles arrivent à établir comme un dialogue. Le surgissement final de la lumière les surprend à moitié nues, le groupe tournant le dos à fond de scène. Le dernier regard qu’elles jettent au public, inquiet, fait penser à celui d’animaux sauvages surpris par les phares d’un véhicule.

L’ensemble des quatre pièces dansées se tient par des dénominateurs clairs. D’abord, la recherche de l’expressivité corporelle malgré un plateau nu et un temps extrêmement réduit. On retrouve également une soin particulier apporté aux lumières, en ce qu’elle découpent l’espace (Vice Versa) ou en ce qu’elles servent à métamorphoser la perception des corps (Alban, Alecto). Le corps transformé, inattendu, plus-qu’humain, est également un fil rouge qui relie certaines des pièces.

En somme, un travail intéressant, dont la traduction est toujours lisible, dans des incarnations diversement sensibles. Des quatre pièces, Alban nous semble la plus immédiatement prenante, avec une présence scénique évidente de l’interprète. Mais Vice Versa capte également puissamment l’attention, et peut traverser le spectateur qui joue le jeu de se laisser prendre dans la répétition hypnotisante des déhanchés et du thème musical.

Prochaine date en France: le 19 janvier au Triangle à Rennes.

 

ALECTO
Conception Patrick Bonté
Chorégraphie Patrick Bonté en collaboration avec Nicole Mossoux et Vilma Pitrinaite
Interprétation Vilma Pitrinaite
Lumière et bande son Patrick Bonté
Maquillage et perruque Rebecca Florès-Martinez
Réalisation costume Patty Eggerickx
Assistanat Wendy Toussaint et Elisabeth Woronoff
Direction technique Jean-Jacques Deneumoustier

VICE VERSA
Conception et chorégraphie Nicole Mossoux
Mise en scène Nicole Mossoux en collaboration avec Patrick Bonté
Interprétation et collaboration à la chorégraphie Frauke Mariën, Shantala Pèpe
Musique Les anneaux de Marianson, de Michel Faubert (orchestration Jérôme Minière)
Montage son Thomas Turine
Lumière Patrick Bonté
Assistanat Julie Goldsteinas
Direction technique Jean-Jacques Deneumoustier
Collaborations/remerciements Patricia Eggerickx, Fédra, Foty, Leslie Mannès, Mikha Wajnrych

ALBAN
Conception et chorégraphie Nicole Mossoux
Mise en scène Nicole Mossoux en collaboration avec Patrick Bonté
Interprétation et collaboration à la chorégraphie Victor Dumont
Lumière Patrick Bonté et Jean-Jacques Deneumoustier
Bande son Thomas Turine d’après Jürg Frey
Adaptation costume Patty Eggerickx
Couture Camille Flahaut

(AT) THE CRACK OF DAWN
Conception et chorégraphie Nicole Mossoux
Mise en scène Nicole Mossoux en collaboration avec Patrick Bonté
Interprétation et participation à la chorégraphie Frauke Mariën, Shantala Pèpe, Vilma Pitrinaite
Bande son Thomas Turine d’après Les Gnossiennes d‘Erik Satie
Costumes Patty Eggerickx
Réalisation costumes Lydie Fourneau
Assistanat Yota Dafniotou
Lumière Patrick Bonté et Jean-Jacques Deneumoustier
Direction technique Jean-Jacques Deneumoustier

Visuels: (c) Mikha Wajnrych

Infos pratiques

Van Gogh Museum – Amsterdam
le Fil
Céline Sechao

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