Danse

L’euphémisme « 10 000 gestes » de Boris Charmatz aux Amandiers

L’euphémisme « 10 000 gestes » de Boris Charmatz aux Amandiers

27 janvier 2019 | PAR Simon Gerard

Mais d’ailleurs, qu’est ce qu’un geste ? Combien de temps dure-t-il ? Entre le pas et la marche, qu’est-ce qui fait geste ? Quand quelqu’un·e porte, pousse, tire, frappe ou attrape quelqu’un·e d’autre, a-t-on là un geste collectif ou plusieurs gestes individuels, ou les deux ? La parole — on pense à la Chanson de Roland — est-elle un geste verbal ?

Voilà une poignée de questions qui, dès les premières minutes du désormais mythique 10 000 gestes de Boris Charmatz, assaillent la pensée du public ; questions qui, progressivement, annulent en nous l’envie idiote — la première idée, presque un réflexe — de compter pour vérifier.

Car quantifier est vain, évidemment. 10 000 n’est pas un nombre, c’est un symbole, un cap défini qui donne l’idée d’une ampleur. De même pour geste : ce n’est pas un terme, mais un creuset dans lequel tics, pas de danse, imitations, cris, chants, bribes du quotidien, réflexes, réactions, surenchères et mimiques se mêlent, se confrontent, s’additionnent, fusionnent parfois. 10 000 gestes, c’est l’euphémisme d’une danse libre mais rigoureuse, libérée mais éreintante, libératrice mais frustrante — car on ne peut pas tout voir, et personne dans la salle ne verra la même chose. 10 000 gestes, c’est le teaser frénétique et outrancier de ce dont la danse est capable aujourd’hui.

Si l’on s’en tient au titre, l’intérêt du spectacle tiendrait dans l’accumulation plus que dans la signification. Charmatz relève en effet un défi surhumain, tant sur le plan chorégraphique que sur le plan personnel. Chaque danseur·euse doit retenir l’enchaînement de plusieurs centaines de gestes, tout en prenant en compte la possibilité que son parcours soit altéré par celui d’un·e de ses partenaires. À ce niveau là, c’est déjà beaucoup, et l’on est subjugué·e par l’imprenable panorama chorégraphique qui nous est offert.

Pourtant, malgré l’ampleur technique du programme annoncé, malgré l’intérêt perceptible de Charmatz pour la saturation de données dont notre quotidien est la victime, et malgré l’idée d’un spectacle qui offrirait tant que l’on croirait ne rien y voir, malgré tout cela, du sens émerge de ce maelström.

À l’échelle des danseur·euse·s, des gestes touchent et évoquent plus que d’autres, faisant bifurquer le regard du·de la spectateur·trice vers son propre passé. À la maison, sur le quai de la gare, dans un film, sur scène, on l’a déjà vu quelque part, c’est certain, mais où ? À l’inverse, un geste nous frappe par son unicité : n’a-t-on jamais vu pareille chose ? S’agit-il du Trick Global dont parle Salut c’est Cool dans la musique du même nom, cette figure de la vie qu’aucun individu n’a jamais effectuée avant nous ? Il reste qu’on bloque sur un geste ; alors on en rate une poignée d’autres — autant de portes vers le vécu ou l’imaginaire —, et l’on reprend ses esprits. Et ainsi de suite.

En prenant de la hauteur, 10 000 gestes acquiert une valeur supplémentaire — et pas des moindres. Au fil du spectacle, on perçoit une certaine logique qui lie et meut la nuée bourdonnante de danseur·euse·s. Les gestes se thématisent, les nuances se confrontent, les corps se rassemblent. Le groupe s’animalise, s’aime, s’émeut, s’amuse, se plaint, se meurt… Et chacun·e apporte à l’édifice humain la nuance — subtile ou extrême — dont il est le·la détenteur·trice. 10 000 gestes est un corps organique et complexe, dont le fonctionnement des parties est aussi fascinant que l’agencement du tout.

Visuel : ©Tristram Kenton

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