Danse
Les Brigittines – Patrick Bonté : Une révolution sur l’humain

Les Brigittines – Patrick Bonté : Une révolution sur l’humain

09 octobre 2020 | PAR Sylvia Botella

Les Brigittines ont réouvert progressivement leurs portes avec les Unpredictable Saturdays qui mêlent danse, concert rock, film et photographie. L’occasion de rencontrer le directeur et artiste Patrick Bonté à Bruxelles, sa ville de coeur.

Le choc de la pandémie a agi comme un révélateur. De quoi avez-vous pris conscience en tant que directeur des Brigittines et co-directeur de la Compagnie Mossoux-Bonté ?
À titre personnel, lors de l’irruption de la crise sanitaire, j’ai immédiatement vu la répétition générale de quelque chose de plus grave qui nous attend, nous renvoyant à la mort de la biodiversité, à la fordisation de l’industrie de l’agro-alimentaire, aux risques de rupture des énergies, au climat. Autrement dit, j’y ai vu une sorte d’avertissement avant de prochaines crises plus conséquentes car nous ne cessons pas de reculer les limites « autorisées » par la nature. Nous allons vers des années sombres, extrêmement difficiles, me semble t-il. Ceci étant dit, cela fait longtemps que les Brigittines cherchent à s’y projeter à travers des cycles de rencontres, de programmation de créations. Ce sont des questions que nous nous posons beaucoup. Il en est de même au sein de la Compagnie Mossoux-Bonté.

Au regard de la pandémie planétaire, il y a bien sûr eu le télétravail qui s’est avéré chronophage et épuisant – nous devions être à la fois réactifs et ingénieux -, mais aussi le choc financier que nous avons tous vécu de plein fouet. Nous avons réagi le mieux que nous pouvions. Les Brigittines se sont associées à Charleroi-Danse pour constituer un fonds d’urgence pour les professionnels du secteur chorégraphique. La Ville de Bruxelles a dégagé en juin dernier une enveloppe spéciale pour aider les artistes en résidence dans les structures de la ville.

À l’instar d’autres compagnies de danse, Mossoux-Bonté a été contrainte d’annuler ou reporter ses tournées en Finlande, Allemagne, France, Portugal. Et il y a peu, celle en Slovénie. La Compagnie a veillé scrupuleusement à rémunérer tous les interprètes. Elle a lancé un appel à participation sur le thème de la main fantôme en réaction à l’annulation de la tournée de la pièce Whispers au Théâtre Westflügel de Leipzig en mai dernier. Antonin de Bemels en a fait le film Die Geisterhand qui a été présenté aux Unpredictables Saturdays aux Brigittines. Et cette crise sanitaire nous a également demandé en retour de ré-adapter scéniquement la pièce Les arrières mondes qui sera créée au Théâtre Les Tanneurs en février 21. À l’origine, les interprètes étaient très proches les uns des autres, chacun et chacune était dans le souffle de l’autre. Le scénographe Simon Siegmann a imaginé un nouveau dispositif dans lequel les danseurs sont dans des couloirs, ils ne sont plus en contact direct.

Cette crise a ceci de particulier qu’elle a conduit bon nombre d’opérateurs et acteurs culturels et artistiques à réfléchir à des réponses de nature politique. Ainsi, la Fédération des Employeurs des Arts de la scène en Fédération Wallonie-Bruxelles (FEAS) dont les Brigittines font partie, s’est efforcée de transmettre des alternatives et des clés de compréhension de l’activité culturelle et artistique aux politiques. Les directeurs et les directrices d’institutions se sont montrés très responsables, très attentifs aux artistes, à leurs équipes ainsi qu’aux dommages collatéraux.

La pandémie a changé notre rapport au corps. A t-elle créé un nouveau corps ?
La question de l’issue de cette crise reste entière. Évidemment, la Covid-19, à maints égards – télétravail, enseignement par vidéo-conférence, réunions professionnelles via Zoom – remet au centre la question du corps virtuel. Il s’y loge des potentialités mais aussi des dérives. Il ne faut pas que les technologies numériques deviennent la norme. Il faut revenir à notre condition d’être vivant avant tout. Elle seule peut nous ouvrir la possibilité de re-fondations.
Ceci étant dit, je ne pense pas qu’il y ait une quelconque transformation du corps du danseur, ni dans son intégrité, ni dans la qualité du mouvement. La Covid-19 affecte plutôt les interactions possibles, l’écriture scénique.
Là où nous sommes précisément touchés, c’est à l’intérieur de nous-mêmes. Nous sommes attaqués sur le symbolique. Tous les artistes sont contraints. Ils ne sont pas entièrement libres de penser la création. Nous ne pouvons pas nier le fait que nous sommes chacun et chacune à notre manière « infecté.e». Et dans le même temps, le privilège de l’art, c’est de pouvoir s’en échapper grâce à l’imagination. Nous sommes pris dans un entre-deux.

On sent une joie in croyable aux Unpredictable Saturdays qui ont débuté en septembre.
Les résidences ont repris progressivement, d’abord en solo, puis en duo dans le respect des mesures barrières. En mars dernier, nous avons dû interrompre brutalement le Festival In Movement. Nous sommes parvenus à reporter les spectacles sur la saison 20-21 : Marée haute de Estelle Delcambre ; Closing Party de la Cie Wooshing Machine ; Glitch de Samuel Lefebvre et Florencia Demestri  ou Hyphen de Nicolas Rombouts et Charlotte Vanden Eynde. Et régler tous les apports en coproduction et acheter les spectacles. Nous avons reporté aussi le focus TB² – Tanneurs / Brigittines et le Festival International. Nous aurions dû ouvrir la saison 20-21 avec un grand focus sur l’artiste plasticienne suisse Chantal Michel. De tous ces bouleversements, annulations et reports est née la manifestation Unpredictable Saturdays : une série de 4 samedis rythmés par la danse, le film, le concert rock, la photographie. Renouer avec les publics, c’était vital pour toute l’équipe des Brigittines.

Nous sommes en Covid-19. Nous vivons encore un moment de vertige absolu. Les risques du re-confinement planent à nouveau. Comment cela travaille t-il la création artistique ?
En dépit des incertitudes, de leur omniprésence qui peut s’avérer paralysante, notre volonté de partage, de recherche est intacte. Nous portons sans doute plus d’attention au caractère imprévisible de l’existence, à nos fragilités criantes. C’est un fait, nous luttons pour que nos actions gardent leur puissance, leur nécessité. Je demeure combatif. L’art peut ouvrir des fenêtres que le réel a beaucoup de mal à ouvrir.
Toutes les questions sont devant nous. Et nous sommes tenus de nous en emparer. Nous devons changer notre manière de vivre, d’être, de voyager, de consommer. Nous ne pouvons plus poursuivre notre course folle. Nous devons sacrifier une part de notre confort. Nous devons inventer. Y parviendrons-nous ? Pour l’heure, il nous manque un nouveau projet de société qui à la fois nous motive et nous permette de prendre de la hauteur. Nous devons faire une révolution sur l’humain ! À l’instar de l’invention scientifique, l’art est le seul domaine où on jouit d’une permission de liberté absolue. On peut créer ce qui n’a pas d’équivalent dans la nature. Et c’est bien là que se loge l’espoir : notre capacité d’invention devrait nous convaincre que tout est possible.

Est-ce que la capacité d’inventer peut tout. La Covid-19 a, entres autres mis en évidence de manière criante des inégalités intolérables (genre, sexe, genre, origine, sexualité, etc.)
Le secteur chorégraphique est à sa manière très ouvert. Il n’y a pas une compagnie où on ne rencontre pas plusieurs nationalités. Toutes les sexualités sont acceptées. Nous ne sommes pas très représentatifs de ce qui se passe actuellement dans d’autres domaines. Nous pouvons jouir d’une grande liberté physique et d’esprit. Il n’y a qu’à examiner de près la manière dont les jeunes chorégraphes s’intéressent aux questions de perception et de genre. Les thématiques se sont incroyablement ouvertes. La danse pourrait être une boussole pour bon nombre d’autres activités qui ne sont pas aussi libres. Même si à l’évidence, il y a, dans le secteur chorégraphique, des abus et du sexisme. Le secteur chorégraphique n’est pas un lieu saint.

À quoi rêvez-vous ?
Actuellement, je fais plus de cauchemars que de rêves. À l’évidence, les artistes sont frontalement attaqués dans leur désir de partage. Une des interprètes de la pièce Shadowpieces de Cindy Van Acker qui dansait chez nous il y a quelques jours, me faisait de son émotion de danser à nouveau après six mois d’interruption. Bon nombre d’artistes sont en train de se ré-orienter, changer de métier. Je rêve que le monde se transforme, qu’il soit plus humain, qu’il y ait davantage de relation à l’autre, qu’il y ait moins d’inégalités. J’aimerais ne pas être affecté autant affecté par la situation actuelle même si on peut voir dans le mur du pire qui s’élève abruptement, l’opportunité d’aller vers un mieux. Il faut sauter haut. Pourquoi ne pas essayer ?

Unpredictable Saturdays du 29/08 au 10/10/20 Les Brigittines

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Sylvia Botella

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