Danse

Le Ballet de Lyon au service du Canadien Russel Maliphant

Le Ballet de Lyon au service du Canadien Russel Maliphant

12 septembre 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Une pièce datant de 2014 et créée naguère à Munich ainsi qu’une création conçue avec les danseurs du Ballet de Lyon composent une soirée aimable et sans génie.

« Décoratif » : c’est bien le mot qui vient à l’esprit après qu’on a découvert les deux chorégraphies du Canadien Russel Maliphant qu’interprète brillamment la célèbre troupe lyonnaise. L’une, « Spiral Pass », la plus élaborée sans doute, et la mieux dansée aussi, a été créée en 2014 par le Ballet de l’Opéra de Munich avant d’être reprise actuellement par le Ballet de l’Opéra de Lyon. L’autre, « Opus 131 », est le fruit d’une commande du directeur de la compagnie française, Yorgos Loukos. Et si elle est conçue sur le quatuor à cordes en do dièse mineur de Beethoven, ici transposé pour tout un orchestre à cordes et à vents formé de musiciens de l’Opéra de Lyon et remarquablement dirigé par Marc Leroy-Calatayud, ce n’est pas par choix délibéré du chorégraphe. Cet ouvrage devrait être présenté avec une chorégraphie de Jiri Kylian à Bonn, en septembre 2020, lors du festival dirigé par Nike Wagner et consacré au génie allemand dont la ville natale célébrera alors le 250e anniversaire de la naissance.

L’œil du sculpteur

Dans « Spiral Pass », tout corrobore le propos de Russel Maliphant quand il déclare : « Mon travail doit beaucoup à la vision du mouvement à travers l’oeil du sculpteur ». Multipliant les portés, à l’image de ce que l’on voit dans le ballet académique, le chorégraphe crée des duos à profusion qui semblent être autant de groupes à l’esthétique très appuyée, lyriques au plus haut point, héroïques même, et comme nés dans l’argile sous la main tourmentée d’un sculpteur.
Accompagnée d’une belle composition électronique de Mukul Platel (Ambientspace) – composition initialement sombre, pleine de mystères, de dissonances, de sourds grondements, et qui apporte à la danse tout un climat d’étrangeté – lancée sur un rythme soutenu et présentée sous la forme d’innombrables tableaux fugitifs savamment mis en lumière par Michael Hull, la chorégraphie est un tourbillon de lignes sinueuses, de pas de deux au lyrisme exacerbé, d’une exécution complexe qui flatte la virtuosité des interprètes et que les danseurs du Ballet de Lyon portent avec un talent fou. Mais bien avant que cela s’achève, le regard s’est lassé de ces prouesses dont on réalise bientôt la vanité. Ces figures, constituant incontestablement des morceaux de bravoure et requérant un savoir-faire diabolique, n’apparaissent bientôt que comme une succession d’images séduisantes qui ne débouchent sur rien de convaincant.
La fin abrupte de « Spiral Pass » apparaît d’ailleurs comme un aveu : on eut pu achever la chorégraphie bien plus tôt, ou alors la prolonger à l‘infini, sans que cela en altère la structure et perturbe un propos qui n’existe pas. Sans âme véritable, l’ouvrage révèle ce qu’il est en réalité : un habile, un brillant divertissement. Et l’on ne s’étonne pas que Russel Maliphant ait su séduire une ballerine académique comme Sylvie Guillem : sous une apparence trompeuse de modernité, ce qu’il propose est aussi sage, rassurant et flatteur pour l’interprète que dépourvu d’épaisseur.

Trop habile pour paraître sincère

Conçue elle aussi à partir de propositions chorégraphiques demandées aux danseurs selon un procédé dont use l’artiste canadien, des propositions qui seront mises en scène et retravaillées par Maliphant, lequel en signe seul toutefois la réalisation, la pièce créée pour le Ballet de Lyon révèle encore une fois des formes complexes, plaintives, d’une sensualité douloureuse, exacerbée. Elles sont proches de celles de la chorégraphie précédente, habilement groupées en compositions travaillées avec métier, mises en lumières par Lee Curron et fort désavantagées par d’ineptes costumes de Stevie Stewaert qui déforment inutilement la belle silhouette des interprètes.
Curieusement, les postures des danseurs font penser à ces petites figurines torturées de Rodin, telles que le sculpteur les avait malaxées dans la glaise sous ses doigts puissants et telles qu’elles nous apparaissent aujourd’hui, coulées ou non dans le bronze. Et l’on revient ainsi à un spectacle bien oublié de Maliphant donné en 2012 au Théâtre de Chaillot, inspiré par les oeuvres réunies dans l’ancien Hôtel de Lauzun, et titré « Rodin Project ». Si dans « Opus 131 », le chorégraphe est soumis à une inspiration des plus heureuse lors des mouvements graves de la composition de Beethoven, s’il y apparaît plus sincère, la profusion de corps tournoyants, de bras immanquablement levés vers le ciel, de figures qui donnent le sentiment de ne pas se renouveler, de réapparaître à l’envi, tout cela semble rapidement bien plus décoratif qu’essentiel. L’exécution des danseurs du Ballet de Lyon n’y est pas aussi parfaite que lors de la pièce précédente, faute sans doute de temps pour avoir assimilé la chorégraphie, même si cette exécution va immanquablement se parfaire au fil des représentations, et l’attention portée à la pièce se dissipe vite. C’est qu’une fois encore le travail de Russel Maliphant, si propre, si appliqué, si bien mené soit-il, apparaît assez creux, trop habile pour être parfaitement authentique et partant réellement intéressant.

Tournées et créations

Quand il aura achevé ce 15 septembre prochain la série de représentations consacrées à ces deux ouvrages de Russel Malophant sur la scène de l’Opéra de Lyon, le Ballet s’envolera pour Moscou pour quelques représentations d’un spectacle signé par le collectif « Peeping Tom ».
Mais c’est à Paris surtout que la compagnie va briller très bientôt dans un répertoire où nulle autre troupe ne saurait l’égaler à ce jour et où elle se révèle éblouissante. Ce sera par deux fois dans le cadre du Festival d’Automne et de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville qui de concert célèbrent le centenaire de la naissance de Merce Cunningham. Au Théâtre du Châtelet tout d’abord, en novembre, dans une magnifique interprétation de trois chorégraphies du défunt maître de Westbeth : « Summerspace », « Exchange » et « Scenario ». Puis à la Grande Halle de la Villette, en décembre, où les danseurs de Lyon rendront vie à « Winterbranch » et à « Turning ». Entretemps, à l’Opéra de sa ville d’attache, du 7 au 9 novembre prochains, le Ballet de Lyon reprendra un duo de Russel Maliphant encore, « Critical Mass », duo entré à son répertoire en 2002. Et surtout le chef d’œuvre absolu de Lucinda Childs, « Dance », où la compagnie atteint des sommets de perfection et d’intelligence.
Dans la foulée, les danseurs partiront pour une longue tournée lors des mois de févier et de mars 2020, en Australie, en Nouvelle Zélande, à Singapour peut-être, avant de gagner New York, Boston et la Californie.
Enfin, en avril 2020, les 30 danseurs de la troupe créeront trois pièces commandées par leur directeur, Yorgos Loukos. Fidèle à son inlassable politique d’ouverture, ce dernier a invité le Français Pierre Pontvianne, le Slovaque Lukas Timulak et l’Israélien Yuval Pick qui dirige près de Lyon le centre chorégraphique national de Rilleux-la-Pape, hérité de Maguy Marin. Et en septembre de l’année prochaine, afin de s’insérer dans la Biennale de la Danse consacrée à l’Afrique, c’est à un danseur de ce continent que sera confiée une nouvelle chorégraphie.

Raphaël de Gubernatis

« Spiral Pass » et « Opus 131 », chorégraphies de Russel Maliphant dansées par le Ballet de Lyon. Jusqu’au 15 septembre 2019. Opéra de Lyon.

 

Visuel : ©Bertrand Stofleth

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Raphaël de Gubernatis

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