Danse
Labourer, Madeleine Fournier au Théâtre de la Bastille

Labourer, Madeleine Fournier au Théâtre de la Bastille

06 mars 2020 | PAR Antoine Couder

Jusqu’où tirer le fil du geste ancestral lorsque tout s’entremêle en soi ? Un pas, trois temps et la terre que l’on retourne inexorablement.

On n’enlèvera pas de la tête de Madeleine Fournier qu’un geste n’est jamais anodin et qu’à vrai dire, il porte loin. Que le pas de la bourrée qu’elle retrouve dans celui de la House music élargit encore  l’amplitude des possibles. Ce qui vient d’abord avec la respiration, c’est le son d’une voix, une voix-arrosoir, sorte de vidange de soi, qui appelle en écho la chanson médiévale avant de finir en bêlements, sans autre vocation que son propre mouvement de ruissellement.

Champs d’honneur. Le corps au départ n’est pas autrement et le faire entrer dans une danse, le « mettre au pas » en fait une espèce de marionnette au regard de poupée sanglante – tête droite et ligne en-corsetée de soldat de plomb- qui s’agite entre les doigts du grand architecte qui tantôt la préserve des lois de l’attraction tantôt la lâche brusquement –  un sac qui tombe aux champs d’honneur-  là où un peu plus tard dans cette danse qui retourne les éléments, ce champs deviendra chant et où – magie- la bourrée peut même faire des claquettes.

Potiron. Le solo est ainsi une suite de tableaux à peine liés entre eux, sinon par quelques inspirations profondes, peu explicitées. Un long film scientifique coupe le spectacle en deux et montre comment apparaît le mouvement dans le temps de croissance d’une plante, projeté en accéléré. C’est beau et gracieux, c’est bien le corps de cette danseuse sortie du labours – les bras de la plante du potiron qui vrille et s’accroche à ce qui fait tuteur –la  métaphore est magnifique mais l’hommage appuyé à un père cinéaste, pièce intermédiaire et « rapportée » brise un peu  l’élan de l’imagination fertile présidant aux premiers tableaux.

Mandragore. Mais le final est à la hauteur des espérances annoncées. De nouveau, ce sang froid, geste qui déchire le plan temporel dans le cœur d’une machinerie qui évoque cette fois la mécanique sourde et vitreuse d’un labour industriel. Fracas qui ne pourra soumettre le corps né de cette terre et oscille entre berceuse et vibration. La danseuse sortie de la glaise – mandragore ou fille des bois – est bien cette plante dont le temps accéléré donne à voir le mouvement, l’embryon d’intention. Tout se précipite alors dans cette sorte d’apparition, féminité, intérieure/extérieure agenouillée, offerte, indifférente et nue comme l’origine du monde.

Madeleine Fournier- Labourer/ Théâtre de la Bastille- Atelier de Paris. Jusqu’au 6 mars.

Visuel :Théâtre de la Bastille

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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