Danse
La grande vérité du langage d’Emmanuelle Huynh

La grande vérité du langage d’Emmanuelle Huynh

21 mars 2021 | PAR Gerard Mayen

Quoique partie en quête de ses sources vietnamiennes, la chorégraphe écarte toute complaisance de l’autoportrait, pour orchestrer sur scène la matière vivante d’une identité complexe. Nuée : une pièce infiniment délicate, et de haute intégrité

Dans une pénombre profonde, assez loin sur scène, tout commence avec l’apparition de mots qui s’inscrivent en fine écriture lumineuse. Dans une grande lenteur, ils apparaissent isolément, s’abstiennent de faire grande phrase, préfèrent jouer patiemment de distances ou rapprochements, dispersion ou reliement. Parfois proche d’une poésie visuelle, cette composition scripturaire de Gilles Amalvi s’apparente par elle-même à une chorégraphie. C’est par échappées, traits, échos et résonances, qu’y circule une dynamique d’éclats et soulèvements de sens.

Quand cela reviendra plus tard dans la pièce, on aimera capter que « tuesrentrédansmes60kilosde languecompressée ». Saisissante image. Ainsi le solo Nuée, d’Emmanuelle Huynh, traite notamment de ce que nulle personnalité, en corps compris, ne se concevrait hors l’opération des signes du langage. Un corps serait aussi fait de langue compressée. Il n’y pas que ça. Il en va tout autant de la saisie des paramètres mouvants de l’espace. Retour au début, où s’évoque « un ici qui est aussi fragment d’ailleurs ». Autre résonance : ici n’est pas qu’ici. L’espace s’invente, traversé au-delà d’une donnée.

La très intelligente dramaturgie de Nuée œuvre à une conjugaison entre la langue et l’espace, que le corps noue et libère, par points non fixes d’un texte performance. Voici un quart de siècle, il fallait se battre contre l’inépuisable tradition de la bêtise en danse, pour faire entendre cet univers de possibles. Emmanuelle Huynh fut ardemment de ce combat. Aujourd’hui Nuée le dépasse, mais sans rien en renier. Au fond, Nuée est une pièce de très grande fidélité, et d’accomplissement de pleine maturité, mais dans un horizon renouvelé de projection.

Comme à l’aube d’un nouveau (regard sur le) monde, Emmanuelle Huynh y reconduit la vérité fondamentale de son écriture chorégraphique : soit une délicate déconstruction, qui sépare nettement les différents matériaux constitutifs d’une pièce, les expose chacun dans une échappée de potentialité singulière. Et c’est toute une méta-chorégraphie, ample en même temps que minimale, qui s’orchestre sur scène, circulant par échos et croisements entre niveaux et plans.

Outre la chorégraphie des mots de Gilles Amalvi, il faut admirer la généralité plasticienne de la scénographie de Caty Olive. De patientes nuées, des lumières tamisées, un bref alignement de projecteurs à même le plateau, économes de percées presque verticales, une grande échappée latérale plus lumineuse, mais qui ne condense aucune action autre qu’un sentiment d’appel. Tout cela est intensément chorégraphique, sans une parcelle neutre ; mais de façon sourde, discrète et climatique.

Il en va de même avec les notes musicales de Pierre-Yves Macé, très claires à l’oreille, mais patientes, sans jamais rien qui en imposerait ni intimerait. C’est un paysage d’atmosphère vibratile, aux consonances teintées de reflets asiatiques. Car le Vietnam traverse Nuée tout entier. Un Vietnam qui serait question avant toute chose, objet d’une quête qui n’a pas à se clore. Vietnam d’origine du père d’Emmanuelle Huynh. Vietnam en elle ; en quête d’elle-même en ce parcours.

Nuée n’est pas un autoportrait. Rien ne l’affecte de quelque complaisance égotique que ce soit. Nuée s’interroge sur les paramètres mouvants, féconds mais lacunaires, d’une identité complexe, tissée et dépliée, en la faisant jouer dans le temps et l’espace. Temps retenu, économe, qui disperse alors toute une irisation de volumes, de niveaux, de parcours. Sous nos yeux, la chorégraphe et danseuse se constitue en reflet, en réflexion, de la plaque sensible d’un plateau scénique tramé de consistance et d’immanence. Ça se produit là, en s’épargnant la centralité, et le début, et la fin, pour bourgeonner en ce que ça est.

La chorégraphe interprète commence par arpenter l’espace, présence surtout droite, exploratrice. Se gardant d’envahir le plateau, elle peut s’en mettre en retrait, lui laisser vivre ses suggestions poétiques, aux confins du méditatif. Jusqu’à la très belle exposition d’une semi-nudité, sans tapage, Emmanuelle Huynh se déploie, se développe progressivement, dans un nuancier enrichi de quête du sol, d’agrippements plus agités, déstructurés dans l’espace. Cela traversé de souvenances où le corps se dispute en jambes arquées, se secoue de réminiscenses butô suspendues en lisière, mais aussi s’allonge pour se mettre à écrire par les pieds en jambes redressées.

Et on notera comme une forme de paix trouvée, l’ancrage très assumé des pas au sol, comme une assurance dont on n’avait pas toujours été convaincu dans le port de corps d’Emmanuelle Huynh, qui pouvait parfois sembler emprunté. Aujourd’hui, sans rien d’évaporé, Nuée chemine en éveillant un souffle d’accomplissement. Etrangement, cela se passe en divaguant très loin, suggérant de l’incertain, suspendu, subtilement en écho des rythmes énigmatiques de la période obscure que cette pièce a traversée, en gestation à travers monde, striée d’Asie, et par nous tous partagée.

Gérard Mayen

Pièce vue en condition de première réservée aux professionnels, le 18 mars 2021 au Théâtre de Nîmes, dont Emmanuelle Huynh est artiste associée.

 

Visuel : ©Marc Domage

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Gerard Mayen

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