Danse
Héla Fattoumi, Éric Lamoureux nous parlent de leur prochaine création, aux Zebrures : Akzak :

Héla Fattoumi, Éric Lamoureux nous parlent de leur prochaine création, aux Zebrures : Akzak :

07 septembre 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

 Les 25 et 26 septembre se tiendront les premières françaises de AKZAK, la nouvelle pièce des chorégraphes Héla Fattoumi, Éric Lamoureux, aux Zebrures, à Limoges. Interview.

Vous présentez Akzak à l’automne aux Zébrures. Tout d’abord, quelle est la signification de ce mot ?

AKZAK, est inspiré du terme turc aksak, emprunté à la théorie musicale ottomane. Il signifie à contre temps, « boiteux » et désigne les principaux rythmes irréguliers rencontrés dans les Balkans. Ces rythmes combinent le binaire et le ternaire. Il nous plaisait de convoquer un mot qui ne soit pas issue de l’une des langues des interprètes et qui ouvre ainsi un espace imaginaire plus ample, non assignable…

Ensuite, il s’agit d’un gros plateau et il est international. Comment se sont passées les répétitions pendant le confinement et depuis ?

Notre trajet d’artistes a toujours été mû par le besoin incessant de nous projeter dans des aventures humaines et artistiques chargées d’intensité. Avec cette nouvelle pièce, nous poursuivons les chemins de la création vers un nouveau défi. Celui de rassembler un groupe de jeunes artistes rencontrés lors d’ateliers menés en Tunisie, au Maroc, au Burkina-Faso, trois pays avec lesquels nous entretenons des affinités au long cours depuis de nombreuses années.
Il est vrai que bien avant ces ateliers, la relation avec ces 3 pays s’est construite avec des artistes porteurs de projets forts et engagés.
Celui du chorégraphe Taoufik Izeddiou, directeur du festival de danse contemporaine ON MARCHE de Marrakech que nous soutenons depuis ces débuts en 2008 et la formation Nefas qu’il a initié.
De même avec Ouagadougou, le lien à débuté avec les chorégraphes Salia Sanou et Seydou Boro que nous avions invité dès 2005 à la 1ère édition du festival international Danse d’Ailleurs que nous avions initié au CCN de Caen. Nous avons suivi l’aventure du CDC la Termitière avec le festival Dialogue de Corps et la formation Yeelen Don. Depuis, 2018 nous avons formellement concrétisé ce lien à travers la mise en place du projet de coopération VIAOUAGA entre nos 2 structures.
Quant à la Tunisie, la relation n’a jamais été interrompue dans la mesure où Héla, qui est également tunisienne, intervient depuis de longues années dans la vie chorégraphique qui se construit là-bas. C’est ainsi que tout dernièrement, la création de BNETT WASLA pour quatre jeunes danseuses du Ballet de l’opéra de Tunis a vu le jour.

De tous ces liens et échanges est née la distribution d’AKZAK qui réunit un groupe paritaire de 12 interprètes. Ce choix de la parité s’est imposé suite au triste constat de la place des femmes dans les milieux artistiques. Avec les années, elles se font de moins en moins nombreuses et rares sont celles qui résistent à la pression sociale particulièrement quand elles font le choix de la danse. De cette distribution est né un groupe « relié qui relie », « un bloc d’humanité aux singularités entremêlées ». Tout au long du processus de création, plus que jamais les mots d’Edouard Glissant et d’Edgar Morin « aller vers et accueillir » en « privilégiant ce qui relie plutôt que ce qui sépare » nous ont accompagné, pariant sur la richesse de cette diversité pour faire surgir une la force poétique.

Le COVID vous a t-il obligé à revoir la copie?

Fort heureusement, la crise sanitaire est arrivée en fin de processus, à moins de 10 jours de la 1ère Toute l’équipe se préparait à partir à Marrakech pour ce qui s’annonçait comme un grand événement pour le milieu chorégraphique Africain et un moment de rencontre avec des professionnels internationaux : La biennale de la Danse. Le 14 mars, nous avons fait notre dernier filage après 3 mois d’une création réjouissante, riche en partage, fluide et chargée d’un plaisir à être ensemble rare dans un groupe de travail de cette dimension. Mais émotionnellement, quel choc cette obligation de stopper net. Nous l’avons vécu comme une décharge, une espèce de blast qui a brisé l’élan et nous a laissé hébétés dans l’obligation d’abandonner ce vers quoi nous étions tous tendus.
La gravité de la situation nous a vite sommé de réagir face à ce qui s’avançait. Dans l’urgence, avant que les frontières ne ferment, nous avons cherché à rapatrier les interprètes par tous les moyens. Des vols ont été trouvés pour Fatou, Adama et Yacynthe qui ont rejoint Ouagadougou in extrémis. Senda a trouvé un vol pour Tunis après une semaine de recherche. Malheureusement le gouvernement marocain a fermé ses frontières (même à ses ressortissants) Chourouk, Mohamed et Moad n’ont pu regagner Marrakech. Ils sont donc restés à VIADANSE pour un temps indéterminé. Une attente inconfortable de 4 mois qu’ils ont traversé avec beaucoup de courage et de dignité. Quand l’opportunité de repartir s’est représentée courant août, ils ont fait le choix de rester. Il s’avère qu’aujourd’hui au vu de la situation Marocaine, ils ne regrettent pas d’être là et ont pu s’investir tout l’été dans des actions menées en direction des habitants, des maisons de quartier, tout en poursuivant leur propre processus de création. En effet, dans l’équipe d’AKZAK, certains des interprètes développent un projet de création. C’est le cas de Mariem et Mohamed qui ont travaillé à un duo : Novice-Novice. Pièce qu’ils ont pu présenter en juillet dernier à Tunis. Quant aux 3 danseurs marocains, ils ont mis en chantier un trio D-Day qu’ils ont travaillé au long cours de ces mois d’attente. Cette aventure est donc un accompagnement à plusieurs niveaux, tant dans leur parcours d’interprètes qu’en tant que créateurs et pédagogues. Nous avons pu échanger régulièrement sur leur démarche et leur motivation. Le duo et le trio seront programmés dans le temps fort VIA LES AILLEURS que nous projetons en mars prochain dans le cadre de AFRICA 2020. De grosses incertitudes demeurent et demeureront concernant les possibilités de circulation des artistes à partir de septembre. Personne ne peut prédire l’avenir, nous ne pouvons qu’espérer. Concernant AKZAK, la pièce est conçue pour supporter une distribution légèrement moins importante compte tenu des choix compositionnelles de la pièce. Cela nous permet d’envisager certaines adaptations et calme les angoisses liées à cette problématique. Bien sur nous ferons tout pour que l’intégralité de la distribution puisse être réunir chaque fois que cela est possible. Néanmoins durant le processus nous avons invité deux artistes à se joindre au groupe sachant qu’au-delà des incertitudes liées à la pandémie, d’autres incertitudes existent lorsqu’on embarque des artistes d’ailleurs dans un projet comme celui-ci. À où nous sommes, nous avons hâte de retrouver l’équipe et le plateau afin de vivre en partage avec le public la charge d’humanité qui traverse le spectacle, comme un hymne à se réjouir d’être ensemble…

Vous travaillez toujours avec un lien direct à la musique, est-ce que ce sera le cas ici et si oui, comment ?

Préalablement après deux laboratoires de recherche avec Xavier Desandre Navarre, nous avons souhaité réduire l’instrumentarium et choisir des instruments non aisément assignables aux cultures musicales Africaines. Cette réduction et cette distanciation nous semblaient propice à ouvrir un espace plus vaste et moins repérable, vers des combinatoires improbables. Puis durant le processus, nous avons imbriqué l’écriture chorégraphique et musicale. Dans ces jeux d’ « aller vers et accueillir », nous avons proposé des situations propices à déclencher une réactivité à double sens en veillant à ce que ni la danse, ni la musique ne se situe en tant que leader, mais plus comme agent déclencheur en alternance, activant une double mise en réactivité. Un exemple, lors des ateliers de recherche avec Xavier Desandre Navarre nous avions été séduits par des tubes à sons diatoniques dits boomwahckers qui produisent des notes dès lors qu’on frappe sur une surface quelle qu’elle soit. Nous les avons détourné en jouant avec des frappes corporelles. Partant de là, nous avons demandé à Xavier de travaillé sur une partition polyphonique progressivement enrichie par la variété des zones de frappe qui a fait advenir une danse chorale enjouée. Cette partition dansée, tout comme les marches scandées sur le sol sonorisé ainsi que des séquences rythmiques frappées avec les mains, ont déclenché dans un temps différé des partitions solos surgissant par interstices en dialogue avec le groupe. Ces solos fugitifs, sorte de « partitions singularisantes » accentuent l’effet de groupe et permettent d’apprécier de façon plus fine la richesse des interprètes dans leurs différences, leurs singularités, leurs personnalités. Nous avons également intégré des éléments lumineux qui participent à la partition rythmique. Ce sont des panneaux LED manipulables par les danseurs, créant des effets de contraste entre le noir et la lumière crue. Contrastes très présents sur le continent Africain à la nuit venue. L’oeuvre est un tout et nous aimons à rappeler que le tout est dans la partie autant que la partie est dans le tout, c’est là une conviction autant qu’une vision reliée à la pensée qui articule notre démarche et notre philosophie. Voilà des exemples représentatifs non pas d’une méthode, mais de mise en situations où le fil de l’imaginaire est conduit grâce à la réactivité des interprètes, des collaborateurs artistiques et celle du musicien. Xavier s’est prêté au jeu grâce à sa grande culture musicale et à l’identité musicale toute particulière qu’il développe. Elle est caractérisée par l’éclectisme des rythmes qu’il convoque au service d’une approche qui s’appuie sur les combinatoires pour explorer la richesse des hybridations.

Comment avez- vous constitué la troupe ? Quelle est son unité ?

Le groupe s’est constitué avec des interprètes que nous suivons pour certains depuis près de 10 ans, nous avions repéré leur talent et leur engagement, suivi leur transformation, nous réjouissant de leur maturation. Les liens noués avec ces jeunes artistes et les rencontres plus récentes avec d’autres ont rendu plus saillante l’évidence de leur proposer l’aventure d’AKZAK, contribuant ainsi à leur donner l’opportunité de poursuivre leur trajet d’artiste en vivant une création dans des conditions professionnelles jamais traversées. Nous avions pleinement conscience avant de nous lancer dans cette aventure de l’attente de mobilité d’une nouvelle génération empêchée de se déplacer, contrainte par des frontières de plus en plus verrouillées tant vers le Nord qu’à travers le grand continent. Réunir ce groupe panafricain est un défi de taille en ces temps qui tendent à renforcer le repli alors que pour faire advenir un autre monde, les échanges entre les humanités sont plus que nécessaires. Au plan artistique, ces artistes proviennent de cultures chorégraphiques très diverses. Il nous tenait à cœur de poser comme préalable cette richesse de la diversité afin de créer un « bloc de singularité entremêlées ». Cette diversité est propice à poser les conditions d’une véritable mise en relation par les écarts qu’elle pose comme indépassable, le lien est justement possible grâce à ces écarts, cette distance nécessaire à la véritable rencontre.
Pour revenir à des considérations plus matérielles, il va de soi que ce projet n’aurait pu se concrétiser sans un engagement de l’équipe de VIADANSE qui s’est employée avec toute l’énergie nécessaire à rendre possible administrativement l’obtention des papiers et des autorisations. Les longs mois dans l’attente et le suspens ont mis à l’épreuve notre endurance mais jamais notre détermination. Finalement, la pugnacité a payé et nous avons réussi à ce que chacun obtienne le fameux sésame pour pouvoir circuler : un visa « passeport-talent ». Toute l’équipe l’a vécu comme une victoire face à un système bureaucratique qui ne nous a pas ménagé ! Alors, la notion de trajet, de mobilité prend ici tous son sens, capacité de se déplacer autant que de se projeter dans le temps.

Au delà de cette création, comment avez vous construit la saison du CCN dans le contexte si particulier, qu’avez vous dû modifier ?

Nous avons la chance à VIADANSE de pouvoir compter sur une équipe formidable constituée de collaborateurs aux multiples talents qui leur confèrent une formidable capacité d’adaptation. Nous avons très vite mis en place le télétravail et pu garder le lien quotidiennement. Bien entendu les différents scénarios envisagés ont provoqué un « festival d’incertitudes » très déstabilisant pour toute et tous. Après avoir échafaudé de nombreuses possibilités devenant très vite caduc, nous avons opter pour ne travailler que sur le scénario d’une reprise optimale en restant aux aguets au fur et à mesure. Une sorte de, ni temps d’avant, ni temps d’après, juste le temps présent et les possibles offerts. La configuration du CCN a permis d’organiser les espaces afin que les répétitions puissent se dérouler sans contact avec les collaborateurs de l’équipe permanente, le nombre de bureaux a permis un réinvestissement de l’espace de travail, mixé avec le télétravail. Nous avons décidé de rester ouvert tout l’été, en accueillant des compagnies en résidence en proposant à nos interprètes bloqués de s’investir sur des dispositifs de transmission. La fermeture du lieu a évidemment été une obligation dans un premier temps. Nous avons dû réorganiser les accueils en résidence soit en reportant soit en honorant la part de coproduction pour certaines compagnies qui bénéficiaient du dispositif de l’accueil studio. Nous avons comme beaucoup pris attache auprès des lieux où nous étions programmés pour organiser un report ou un dédommagement. Nous avons honoré les cachets des spectacles annulés auprès des artistes et techniciens intermittents concernés. Très vite s’est posé la question du lien aux public de VIADANSE, principalement concerné par les OPENVIA, les ateliers et les créations participatives que nous chérissons.

Cela vous a inspiré ?

Durant le confinement nous avons été impactés par les marques de soutien aux personnels soignant prenant part aux applaudissements quotidiens. Cette mobilisation en acte résonnait étrangement avec la pièce AKZAK notamment avec les séquences rythmiques frappées avec les mains. À surgit l’idée de lancer une invitation aux habitants du territoire et de nous retrouver grâce aux réseaux sociaux via zoom dans la perspective de partager une partie du processus de la création AKZAK vers un spectacle participatif : HOURRA. Des rendez-vous hebdomadaires doublés de tutoriels ont permis de transmettre la série de séquences rythmiques constituant la base compositionnelle du spectacle.

Nous avons proposé à l’équipe administrative d’expérimenter le protocole ainsi que chaque tutoriel, ce qui a été un formidable activateur de lien. Partant du cœur de notre pratique, cette dynamique élargie agit comme une propagation vers d’autres territoire comme en Suisse et aboutira à un grand rassemblement dansé pour l’ouverture du temps fort VIA LES AILLEURS, que nous proposerons dans le cadre de AFRICA 2020 en mars prochain à VIADANSE. Ce processus inédit a été rendu possible car les matériaux d’AKZAK permettaient un « déplacement vers un autrement ». Se perpétuer implique de se réinventer et nous croyons à la « puissance de l’imaginaire » en partage pour créer les conditions d’une intensification de nos modes d’être au monde, vers une poétique de la relation, nécessaire à la vitalité de notre société.

Informations pratiques :

Le 25 septembre à 18h30  le 26 septembre à 20h30 au CCM Jean Moulin LIMOGES.  Durée : 1h

Visuel : © Laurent Philippe

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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