Danse
Faîtes la révolution, qu’ils disaient : Soulèvement de Tatiana Julien

Faîtes la révolution, qu’ils disaient : Soulèvement de Tatiana Julien

28 novembre 2019 | PAR Marianne Fougere

Une pièce coup de poing alors que de Hong Kong à Beyrouth, en passant par Santiago et Téhéran, essaiment les révolutions. 

Marches, manifestations, débordements, bras de fer, jeu du chat et de la souris : chaque samedi a désormais sa routine révolutionnaire. Des gestes codifiés, des réactions ritualisées, des événements anticipés : au point d’oublier, un instant, avec quelle spontanéité les ronds-points se sont embrasés.

Hommes politiques, observateurs bien renseignés, hommes et femmes de la rue comme vous et moi : nul ne pouvait imaginer, en novembre 2018, que le « trésor des révolutions » (H. Arendt) allait rejaillir, pas même Tatiana Julien dont la première de Soulèvement coïncida exactement avec les premiers balbutiements du mouvement des « Gilets jaunes ». 

La fondatrice de la compagnie C’Interscribo n’a pas de boule cristal, juste son corps au travers duquel elle sonde ce qu’il reste de l’héritage de Mai 68. Que reste-t-il aujourd’hui de cette volonté de se soulever ? Qu’est devenue notre capacité à nous rassembler et à agir collectivement ? Que peuvent soulever des générations « désenchantées » ? Mais aussi, quels lieux peuvent être les caisses de résonances des situations insurrectionnelles collectives ? Un plateau de théâtre peut-il constituer un endroit de résistance ? Que signifie chorégraphier un corps enserré dans une foule survoltée ?

Le projet est d’autant plus ambitieux que nos représentations rebelles, qu’elles nous viennent du passé ou inondent 24/24 nos écrans télé, sont bien ancrées dans notre imaginaire collectif. Pourtant, Tatiana Julien parvient à faire table rase de ces représentations. Désorienté le spectateur l’est à plusieurs reprises que ce soit par la disposition du plateau ou le palimpseste que propose la bande son.

Tout à la fois ring de boxe, catwalk, piste de danse ou voie de résistance, le plateau est en effet cerné par les spectateurs qui, de chaque côté, se font front. Omniprésente, la lumière crée des liens de connivence et parfois une complicité coupable quand ni les uns ni les autres ne bougent lorsque la danseuse s’éclipse pendant de longues minutes. C’est aussi la capacité de chacun à se soulever que Tatiana Julien interroge dans ce seule en scène saturé de sons, de cris, de monologues de personnalités ou de penseurs célèbres, d’extraits de films militants ou de citations dansées. Les références à Mylène Farmer côtoient ainsi tout aussi bien le Front homosexuel d’action révolutionnaire que les gestes puisés dans le jeu vidéo Fortnight ou les mots d’Albert Camus.

Néanmoins, ce qui dans ce spectacle révolté est le plus inspirant, c’est la capacité de Julien à se soulever contre sa propre condition de danseuse. Au confort des gestes qui rassurent, elle préfère les gimmicks de la danse actuelle, les éclats de krump et de hip hop. Plutôt que de construire de ces barricades dont le spectacle vivant étouffe parfois, elle abat des murs, se dévoile et se lance dans un concours de ventriglisse subversif ! Une femme puissante qui parvient, in fine, à (sou)lever le public de Chaillot.

Visuel : © Hervé Goluza

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Marianne Fougere

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