Danse
Cinédanse : le tango expérimental de Pascal Baes

Cinédanse : le tango expérimental de Pascal Baes

25 août 2021 | PAR Nicolas Villodre

Le tango, disparu des théâtres après l’ère Ariel Goldenberg à Chaillot, revient à Paris avec un Roméo et Juliette signé Facundo Torres, bandonéoniste au Cuarteto Cedron, au Gotan Project ainsi que chanteur. Le revival tanguero des années 80 en une France terre d’asile des réfugiés politiques argentins avait servi de contexte à la réalisation d’un merveilleux court métrage de Pascal Baes, 46 bis, interprété par Sara Denizot et Laurence Rondoni. Illustré par la milonga algéroise, nostalgique et contemporaine de Lili Boniche « Ana el Owerka » éditée par le label Dounia du regretté Élie Touitou (1932-2000).

Pose longue

Pascal Baes avait suivi les cours de Bernard Clarens (1930-2006), qui enseignait le cinéma d’animation à la fac d’arts plastiques de l’Université Paris I, que lui avait présenté sa fille, Sara Denizot. Ce domaine, à cette époque, n’était pas considéré comme vraiment « d’avant-garde » et, en tous les cas, n’attirait pas plus que ça la jeunesse étudiante. Le cinéaste en herbe se passionna pour les techniques de la pixilation, parfois appelée stop motion ou image par image, un vieux « truc » connu des pionniers du 7e Art comme William Heise – un procédé que l’on appela en France « arrêt de la caméra » et qui rapporta un oscar à Norman McLaren avec l’un des films préférés de Pascal Baes, Voisins (1952). Laurence Rondoni et Sara Denizot firent d’ailleurs le pèlerinage à l’Office national du film du Canada, lors d’une tournée à Montréal peu avant le tournage de 46 bis. Toutes deux répétèrent longuement la danse à la Ménagerie de verre, qui est mentionnée au générique final.

46 bis, tourné en 16 mm noir et blanc, sonorisé par Jean-Jacques Palix et Ève Couturier, remporta un grand succès dans le milieu du film expérimental, dans celui de la danse contemporaine et au-delà, puisque, par la suite, il servit  de générique à l’émission de télévision Des mots de minuit. Avec le même principe, les mêmes danseuses, un cameo de Jérôme Bel et une B.O. de Philippe-Jean Touscoz, Pascal Baes réalisa à Prague un film en deux parties tout aussi réussi, Topic (1989), qui a aussi pour mérite de montrer la ville de Kafka avant la Chute du mur. La maîtrise de Baes de la « pose longue » ayant séduit les branchés de la pub, le réalisateur enchaîna réclames et clips musicaux, passant du noir et blanc à la couleur : Nike 180, Paramount New York (avec une apparition du designer de l’hôtel, Philippe Starck), séries pour Schweppes, Dockersclip pour Jac Vitali et Les Innocents… Sans parler de l’usage de la vidéo au cours des performances de sa compagne Aï, danseuse de butô, dont le film Feedback donne une idée.

Danse pour la caméra

On l’a suggéré, le tango argentin, popularisé dès les années 1910 par le couple de danseurs mythiques Irène et Vernon Castle, protagonistes du long métrage Whirl of Life (1915), connut un renouveau à Paris dès l’arrivée de la gauche au pouvoir. Les Trottoirs de Buenos Aires y furent pour beaucoup, ainsi que l’action, pour ne pas dire l’activisme de chorégraphes contemporains mordus de danse de salon tels que Michèle Rust, Dominique Rebaud ou Philippe Chevalier, de spécialistes des danses de société traditionnelles comme Michelle Nadal ou Christian Dubar (qui dirigea le magazine Dansons dans les années 90) et d’universitaires férus de valse ainsi que de danse portègne comme Rémi Hess. Jeaa-Jacques Palix et Ève Couturier avaient déniché chez Elygel, 116 bd Belleville, le tango de Lili boniche sorti par Dounia en 1970. Tout en restant singulier, surréel, d’une haute poésie, 46 bis tomba donc à point nommé.

Il rejoignit une filmographie considérable dont nous ne citerons que quelques titres. Pour mémoire : Tango argentino (1907) d’Eugenio Py, La Rose et la violette (c. 1910) anonyme, Max professeur de tango (1912) de Max Linder, Die Tangokönigin (1913) de Max Mack, The Four Horsemen of the Apocalypse (1921) de Rex Ingram (avec Rudolph Valentino dansant le tango en tenue de gaucho), Las Luces de Buenos Aires (1931) d’Adelqui Migliar (avec Carlos Gardel qui tourna la bande pour la succursale française de la Paramount, à Joinville-le-Pont), L’Acrobate (1976) de Jean-Daniel Pollet (avec Claude Melki et Guy Marchand), Tango mio (1985) de Jana Bokova. 46 bis précède quelques titres dignes d’intérêt comme Tango (1998) de Carlos Saura, Tango désir (2003) d’Edgardo Cozarinsky, avec Ana Maria Stekelman, Tango salón : La confitería ideal (2003) un magnifique documentaire de Jana Bokova. De l’animateur Zbigniew Rybczynski, Pascal Baes fut plus sensible à un film comme Swieto (1975), long travelling urbain et périurbain qu’à proprement parler celui intitulé Tango (1981) qui, comme du reste, Voisins de McLaren, remporta un oscar.

Visuel : Sara Denizot, photo de Pascal Baes, 1988, coll. Nicolas Villodre

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Nicolas Villodre

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