Danse
Cinédanse : la très cinégraphique Germaine Dulac

Cinédanse : la très cinégraphique Germaine Dulac

31 décembre 2021 | PAR Nicolas Villodre

L’action féministe a porté ses fruits dans nos sociétés occidentales pour ce qui est de l’égalité hommes-femmes. Avec les acquis socio-économiques, est venue la reconnaissance artistique paritaire. Les chorégraphes femmes sont de nos jours célébrées. Les réalisatrices également, à commencer par la pionnière, Alice Guy. Il semble opportun d’évoquer la cinéaste féministe Germaine Dulac, théoricienne, adepte de la « cinégraphie » qui s’est illustrée dans le domaine du film de danse. Ses textes choisis par Prosper Hillairet viennent d’être réédités par Paris expérimental.

Photogénie

Avec Louis Delluc, cinéaste qui a creusé et élargi le concept de photogénie et la comédienne Ève Francis, la muse de ce dernier, Germaine Dulac incarne la « première avant-garde » cinématographique en France, celle qu’Henri Langlois qualifiera également d’impressionniste – pour la distinguer surtout de l’avant-garde expressionniste issue d’Allemagne. Le mot « avant-garde » fut d’ailleurs pour la première foix appliqué au 7e Art par Delluc et/ou Ève Francis (alias la « Femme de nulle part »), d’après notre regretté ami Noureddine Ghali, l’auteur de l’ouvrage de référence, L’Avant-garde cinématographique en France dans les années vingt (1995).

Celui de photogénie servit de titre à un ouvrage publié par Louis Delluc en 1920. Ève Francis lui inspira le scénario de La Fête espagnole (1919) dont Germaine Dulac assura la réalisation et dont les passages de danse qui nous restent valent le détour. Pour Delluc, la photogénie, terme utilisé en photographie dès le XIXe siècle, est « la science des plans lumineux pour l’œil enregistreur du cinéma ». Les êtres (et les choses) réagissent différemment à la lumière. Selon le cinéaste, « le secret de l’art muet consiste justement à les rendre photogéniques, à nuancer, à développer, à mesurer leurs tonalités ». Une danseuse d’exception comme Zambelli réagira moins bien à la lumière qu’une Pavlova. Ainsi, indépendamment du talent, la photogénie dont bénéficia une Sylvie Guillem profite de nos jours à une Oona Doherty ou à une Kaori Ito.

Cinégraphie

Delluc, Dulac et leurs amis admiraient les cinéastes américains et « artistes associés » Chaplin, Fairbanks et Griffith – auquel Dulac consacra un article en 1921 dans Cinéa, la revue de Delluc. La filmographie de la réalisatrice est composée de documentaires et de films narratifs produits dans le cadre du cinéma industriel avec, toutefois, quelques exceptions, non des moindres puisqu’elle est l’auteure du premier film surréaliste, La Coquille et le clergyman (1927) d’après un scénario d’Antonin Artaud et de courts métrages expérimentaux comme Disque 957 (1928), Thèmes et variations (1928), Étude cinégraphique sur une arabesque (1929), bref, de « symphonies visuelles » et autres  cinédanses, dont celle retrouvée par Lobster, Danses espagnoles (1928), avec la bailaora Carmencita García, une suite d’impressions cinégraphiques que nous découvrîmes en 2007 à l’exposition La Noche española au musée Reina Sofia.

Quant à la « cinégraphie », cette notion semble désigner pour Germaine Dulac cette tendance à l’abstraction faite de « lignes qui se tendent, entrent en lutte ou s’unissent, s’épanouissent et disparaissent. » Le concept  devint le nom d’une revue de cinéma créée en 1927 par Jean Dréville – le père de la comédienne Valérie Dréville. Y compris dans ce cinéma pur, intégral, musical, non figuratif, Dulac trouve moyen de s’inspirer de la littérature. Disque 957, clip muet destiné à être accompagné par un enregistrement pour gramophone, illustre autant les Préludes 5 et 6 de Chopin, que le commentaire qu’en fit George Sand, témoin de leur genèse à Valldemosa : « Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Sa composition, ce soir-là, était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse. »

Visuel : photogramme du film La Cigarette (1919) de Germaine Dulac.

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Nicolas Villodre

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