Danse
Cinédanse : Entr’acte de René Clair (et Francis Picabia)

Cinédanse : Entr’acte de René Clair (et Francis Picabia)

17 août 2021 | PAR Nicolas Villodre

L’exposition du musée d’Orsay Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France, qui commence le 28 septembre 2021, permettra de revoir le film Entr’acte de René Clair dans son cadre originel, celui du ballet Relâche. Celui-ci sera redonné le 11 janvier 2022 dans la nef du musée par le Ballet de Lorraine. Entr’acte, Relâche ainsi que Cinésketch, ont un auteur commun : Francis Picabia.

Entr’acte et Relâche

Un des premiers exemples, sinon le premier, de danse « élargie » au cinéma, Relâche (1924), la pièce des Ballets Suédois de Rolf de Maré concoctée par Erik Satie et Francis Picabia, chorégraphiée et dansée par Jean Börlin irrita le public le plus bourgeois ou conformiste du théâtre des Champs-Élysées. Comme souhaité ou tout au moins prévu par Picabia qui pointe une Grosse Bertha et envoie un boulet en direction de l’audience – d’autant que sa première fut reportée pour raisons de santé du danseur vedette. Ce ballet avait pour prologue et pour intermède entre ses deux actes le court métrage Entr’acte réalisé par René Clair qui faisait la part belle au mouvement avec ses ralentis, ses marches arrière, ses courses-poursuites à la Mack Sennett, leu jeu pantomimique de Börlin, les dessous froufroutants de la danseuse de cancan filmée en contreplongée ou de la même, à barbe, comme le cœur du même nom, en l’occurrence Inger Friis. Quoique les spécialistes du cinéma d’avant-garde Dominique Noguez et Patrick de Haas mentionnent Picabia comme coréalisateur, ce denier définit René Clair comme « son metteur en scène » dès janvier 1924. 

Rappelons que René Clair jouait sous son véritable nom, René Chomette, dans Le Lys de la vie (1921) de Loïe Fuller. Il usa de ce nom d’artiste bien trouvé pour ne pas porter ombrage à son frère aîné, le réalisateur Henri Chomette, qui occupa le créneau du « cinéma pur »  un an au moins avant lui. Pour Entr’acte, René Clair fit appel au chef opérateur Jimmy Berliet qui signa plus tard la photo du film surréaliste Un chien andalou (1928). Une semaine avant la présentation de Relâche au théâtre des Champs-Élysées, le cinéaste avait déclaré dans une conférence : « C’est seulement en soi que le cinéma trouvera « le lieu et la formule » ». Entr’acte prit par la suite son autonomie, sortit du théâtre pour rejoindre les salles de cinéma, les ciné-clubs et les musées. Les copies furent, par endroits, retouchées pour des raisons diverses – incidents lors des projections, autocensure ou désir du cinéaste. Petter Jacobsson, le directeur du Ballet de Lorraine, dénombre aujourd’hui cinq versions (légèrement) différentes du film. Le registre public du CNC crédite René Clair comme réalisateur mais ne mentionne pas ou plus le producteur véritable, Rolf de Maré – cet organisme, en revanche, lui donne bien cette qualité pour la comédie de René Clair, interprétée par Jean Börlin, Le Voyage imaginaire (1926). 

Cinédanse et cinésketch

Relâche fut, selon Carole Boulbès, le « dernier coup d’éclat des Ballets Suédois ». Il sonna le glas de l’aventure Dada initiée par Picabia et Duchamp – dès l’Armory Show, trois ans avant le Cabaret Voltaire. Pour la dernière du ballet, Picabia organisa un réveillon de la Saint-Sylvestre ayant pour titre Ciné-Sketch, un » souper costumé » pour invités triés sur le volet qui se tint au bar du théâtre des Champs-Élysées, en sous-sol. Si Entr’acte ne fut qu’un divertissement pour un spectacle de ballets, il n’en est pas de même de Cinésketch, auquel contribuèrent, dans le plus simple appareil, Marcel Duchamp et la future Madame René Clair, Bronia Perlmutter jouant le couple biblique édénique revu et corrigé par Cranach. Pour Frank Claustrat, Cinésketch inaugure le « multimédia », le « happening », la « mise en scène performative ». La revue cabaretière (au sens voltairien) n’avait pourtant rien d’improvisé. D’une part, une répétition de la saynète avec le pot-pourri du jazzband  The Georgians eut lieu la veille. De l’autre, Picabia avait tenté dès le mois de janvier de vendre l’idée à Paul Derval et Louis Lemarchand, des Folies Bergère, par l’intermédiaire de l’acteur de Feuillade, Marcel Lévesque.

Duchamp et Picabia, après avoir attribué au dessin mécanique ou industriel une valeur artistique, avaient réduit le travail de l’auteur à sa signature, l’un avec son ready-made Fountain (1917) attribué à un (in)certain Richard Mutt, l’autre avec le name dropping représenté par le tableau L’Œil cacodylate (1921) et sa pose pour une photo de Germaine Krull, en train de signer un autographe de façon ostensible et en gros plan, à la fin des années vingt. Duchamp inventa l’art conceptuel (ce qu’il qualifiait de « non rétinien ») l’art corporel (avec sa tonsure en forme d’étoile filante) et, avec Picabia, traita de la question du genre. Le double féminin de Duchamp fut Rrose Sélavy (prononcer : « Éros, c’est la vie »). Tandis que « l’enfant psychique » de Picabia eut pour prénom tantôt Francisque, tantôt Francine. Picabia avait le goût du double et le sens du spectacle, ce qu’il résume dans la formule  : « les spectateurs sont les acteurs des acteurs ».

Visuel : Francis Picabia donne un autographe © Germaine Krull, c. 1929, coll. Nicolas Villodre

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Nicolas Villodre

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