Danse
Les Ballets de Monte-Carlo. Un mariage sans amour dans la principauté

Les Ballets de Monte-Carlo. Un mariage sans amour dans la principauté

29 avril 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Un ballet de Balanchine, une création de Jean-Christophe Maillot et une compagnie vaillante qui tient son rang avec panache. Et cependant…

Quelle compagnie en France serait aujourd’hui capable d’exécuter dignement des chorégraphies de George Balanchine ? Dans « Le Fils prodigue », le Ballet de l’Opéra de Paris s’était naguère montré remarquable, notamment grâce à la présence d’admirables solistes assumant le rôle-titre. Mais plus récemment, dans « Joyaux », chorégraphie d’un académisme assommant que seules peut-être peuvent sublimer des ballerines exceptionnelles comme le furent en leur temps des Violette Verdy, des Karol von Aroldigen ou des Susan Farell, la compagnie de la capitale n’était qu’ennui et sécheresse. Même chose avec le Ballet national de Lyon, si brillant par ailleurs, mais subitement devenu fade dans cette veine néo-académique qui ne lui convient pas. A ce jour, seuls les Ballets de Monte-Carlo semblent aptes à affronter une écriture qui ne souffre aucune faiblesse.

Les nouveaux riches du Nouveau Monde
Les danseurs abrités à Monaco ne sont assurément pas meilleurs que ceux de l’Opéra de Paris. Mais ils offrent davantage de souplesse d’esprit, une certaine sensualité, une vivacité, une fantaisie qui font parfois défaut aux jeunes filles et aux jeunes gens trop policés qui campent au Palais Garnier. Las ! Aussi réelles soient-elles, les vertus de la vingtaine de danseurs de Monte-Carlo qui défendent avec vaillance ce « Violon Concerto » de Balanchine, ballet créé en 1972 sur le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur de Stravinsky, ces vertus ne sont pas à ce point magiques pour occulter le formalisme académique et l’obsolescence de la chorégraphie. Il y a de plus, dans « Violin Concerto », des afféteries, des maniérismes qui apparaissent aujourd’hui dérisoires, sinon exaspérants. Des familiarités de langage aussi, droit venues du monde de la comédie musicale américaine, et qui recèlent un je ne sais quoi de vulgaire qui devait assurément plaire follement aux nouveaux riches du Nouveau Monde.
A l’exception des deux magnifiques duos qui éclairent « Violin Concerto » et que leurs quatre interprètes illustrent avec une classe indéniable, cette chorégraphie si propre, si esthétique et comme réglée au cordeau, mais où rien n’est inattendu et qui s’écoule comme un filet d’eau tiède, cette chorégraphie est d’un ennui prodigieux. Elle est le prototype même d’ouvrages faits pour complaire à un public américain bourgeois et conservateur alors incapable de comprendre le génie d’une Martha Graham ou la révolution qu’allait susciter un Merce Cunningham.

« Abstract »
C’était une commande du Printemps des Arts de Monte Carlo. Une commande de partition passée au compositeur Bruno Mantovani et destinée à accompagner une chorégraphie de Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets de Monte-Carlo. Pour ce faire Mantovani concevra un ouvrage composé de cinq épisodes que l’auteur énumère lui-même : « Le premier est pour violoncelle seul, le deuxième un tutti orchestral qui reprend le lyrisme du violoncelle. Suivent un épisode où le violoncelle est à nouveau seul, un autre mouvement symphonique, et enfin un « concerto » avec soliste et orchestre ».
Donné pour titre par Mantovani à sa partition, le mot « Abstract » est assez éloquent pour qu’on n’ait pas à le commenter. Et dans une lettre publiée dans le programme édité par les Ballets de Monte Carlo, le compositeur s’adresse ainsi au chorégraphe : « J’ai donné un titre à cette partition : « Abstract ». Bien sûr, tu en fais ce que tu veux. Mais cela me semble être un point de départ à ta création. A-t-on vraiment besoin d’un argument pour raconter quelque chose ? Assurément pas ».

Vingt-mille lieues sous les mers

Hélas ! En regard de cette composition toute en fulgurances, en tempêtes sonores, en plages plus apaisées, composition parfois belle assurément, mais si complexe et impropre à accompagner la danse que concevoir une chorégraphie à son écoute a dû être une torture, Jean-Christophe Maillot, en dépit du bon sens, a tenu à monter un ballet « à histoire », titré du coup « Abstract/Life », là où il aurait pu concevoir un spectacle de danse pure.
Au sein d’un univers fantasmé qu’on pourrait supposer sous-marin et qui vous renvoie à « Vingt mille lieues sous les mers », mais dans une esthétique de film des années 1960, s’affrontent et s’agitent d’improbables créatures vêtues de gris anthracite. Des créatures dont les tuniques près du corps se hérissent bientôt d’étranges inflorescences qui captent des clartés irréelles (spectaculaires effets lumineux de Dominique Drillot) entre deux monticules de métal étincelant. Sans doute assiste-t-on là à quelque lutte des forces du bien contre les forces du mal. Mais en s’appuyant sur un argument si inconsistant et par ailleurs si peu lisible pour le spectateur, la chorégraphie se dépense en gestes vains et grandiloquents où l’on voit les danseurs former de sombres magmas dans lesquels on espérerait voir quelque chose de fantastique.

Ce n’est pas ce coup dans l’eau qui va ternir le remarquable parcours de Jean-Christophe Maillot à la tête des Ballets de Monte-Carlo. Mais il avait le talent de faire beaucoup mieux, comme il l’a démontré au cours de productions aussi belles que « Dove la luna » ou « Altro canto ». Et c’est là une occasion perdue. Pour le compositeur, c’est aussi l’assurance que ce spectacle ne sera vu nulle part ailleurs et que sa musique risque de ne guère survivre à cet échec. On peut aussi s’interroger sur la pertinence d’une telle commande de la part du Printemps des Arts. Certes, le directeur des Ballets de Monte-Carlo s’était déjà frotté à l’écriture de Mantovani avec une « Miniature » chorégraphiée sur une brève composition de ce dernier. Mais avec « Abstract », il s’est agi de travailler sur une pièce qui dure près de 50 minutes. Et ce mariage, sans doute librement consenti, du chorégraphe et du compositeur, ne paraît pas au final avoir été un véritable mariage d’amour.

Prochaines représentations : le 28 avril 2018 à 20h et le 29 avril à 16h. Forum Grimaldi à Monte-Carlo

Les Ballets de Monte-Carlo se produisent au Théâtre national de Chaillot, à Paris, du 8 au 15 juin 2018 dans « Le Songe », ballet de Jean-Christophe Maillot inspiré du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare.
photos Alice Blangero

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