Danse
Chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet au Grand Théâtre de Genève

Chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet au Grand Théâtre de Genève

21 novembre 2022 | PAR Nicolas Villodre

Deux ballets pour le prix d’un à la soirée de Black Friday du Grand Théâtre de Genève intitulée Mondes flottants : Skid (2017) de Damien Jalet et Ukiyo-e de Sidi Larbi Cherkaoui, une création donnée en première mondiale.

Bobsleigh en slow motion

Damien Jalet met en question les lois de la pesanteur et l’architecture du théâtre à l’italienne avec la scénographie spectaculaire de Skid, signée Jim Hodges et Carlos Marquez da Cruz, qui accentue l’inclinaison du plancher de scène, généralement de 2 à 5% de la face au mur du fond, pour créer artificiellement une pente supérieure à 30%. Le plateau se transforme en un immense écran occupant pour partie largeur et hauteur du cube. On pense assister, tout d’abord, à la projection d’images de lanterne magique ou de vidéo. Mais très vite apparaît, sur la crête du grand rectangle constitué de vingt panneaux accolés, un danseur qui effectue une glissade sur le ventre, au ralenti, deux minutes durant. Puis deux danseurs, puis trois, puis une grappe, un groupe et presque tout le corps de Ballet genevois.

Le parti pris scénographique a des effets immédiats sur la chorégraphie. En effet, comment, dans ces conditions, évoluer dans l’espace habituellement au ras des pâquerettes ? Comment lutter contre la gravité ? Comment varier les glissandi visuels ? Le plus étonnant est qu’exceptés les mouvements latéraux, l’auteur et ses interprètes parviennent à capter notre attention plus d’une demi-heure. La technique de cette danse sportive, à la fois proche et éloignée de la danse verticale de Roc in Lichen, est exigeante. Le perpetuum mobile de Damien Valet tient du mythe de Sisyphe. Les chutes qu’on espère sans douleur pour les danseurs produisent leur rythmique ; la musique de Christian Fennesz et Marihiko Hara découpe la temporalité ; la lumière de Joakim Brick et les superbes uniformes zébrés de Jean-Paul Lespagnard protégeant des égratignures notre petit bataillon de chasseurs alpins sont des plus réussis. Une séquence d’homme dans les limbes pouvant rappeler Tensile Involvement (1955) de Nikolais s’achève en chute finale.

L’ai-je bien descendu ?

Pour inaugurer sa première saison de directeur de Ballet au Grand Théâtre après le décès de Philippe Cohen, Sidi Larbi Cherkaoui donne l’impression d’avoir opté pour une forme opératique. Le titre de sa pièce Ukiyo-e se réfère à l’âge d’or (l’époque Edo) des estampes japonaises qui inspirèrent aussi bien Gauguin que les impressionnistes. Elle s’ouvre sur un jiuta chanté et dansé devant le rideau de scène par Kazutomi « Tsuki » Kozuki, vêtu d’un kimono bigarré comme emprunté à Madame Butterfly. Le premier acte se raccorde à la pièce précédente, Skid, en nous proposant une chorégraphie d’escaliers mobiles. Pas seulement une danse sur l’escalier comme les routines des années 1930 du claquettiste Bill « Bojangles » Robinson, une danse d’un escalier se dédoublant, se démultipliant, mû par des roulettes, déplacé à vue par les danseurs-machinos. Un objet a priori impossible, rêvé par Roger Penrose, le neveu du peintre surréaliste Roland Penrose, réalisé par l’ingénieux scénographe Alexander Dodge.

Le corps de Ballet est en un premier temps habillé sobrement et sombrement, unisexement, paré de robes monacales designées par Yuima Nakazato. La vingtaine de danseurs gravit et dévale la suite de marches sans début ni fin, hiératiquement, comme dans une tragédie antique ou un ballet de Martha Graham genre El Penitente ou Appalachian Spring. La musique contemporaine de Szymon Brzóska et Alexandre Dai Castaing, mixée à celle de tradition nippone, accompagne la pièce. Piano, flûte traversière, shamisen et tambours s’accordent ce qu’il faut. Un beau morceau de percussions arrive au bon moment pour motiver la troupe. Là intervient non plus le directeur de Ballet mais le chorégraphe Cherkaoui, avec de beaux solos ou variations, des pas de deux et de plus, des portés, des envols, une occupation du moindre recoin du plateau. Et un jeu sur la verticalité non seulement de l’espace mais du corps de l’interprète. Le chorégraphe dit avoir « demandé aux danseurs et danseuses de faire partir le haut de leur corps dans un sens et le bas dans un autre, comme si des parties de corps étaient appelées à des endroits différents. »

Visuel : Sidi Larbi Cherkaoui © Jeroen Hansela.

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Nicolas Villodre

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