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Les bad girls des musiques arabes débarquent au Louvre

Les bad girls des musiques arabes débarquent au Louvre

24 janvier 2020 | PAR Antoine Couder

Dans un documentaire proposé en avant-première mondiale ce dimanche, Jacqueline Caux remonte la tradition du chant féminin oriental et fait apparaître une réalité sociale plus complexe qu’on ne l’imagine. Interview.

On connaît les chanteuses orientales des années 1940/1950. On ne sait pas forcément qu’Oum Kalthoum et les autres ont été précédées par quelques grandes figures au début de l’Hégire c’est-à-dire au VIIème siècle.

Je parle de Djamila qui a vécu au VIIIème siècle. C’était une esclave car seules les esclaves pouvaient chanter, devant un public d’hommes bien sûr. Pour autant, ces artistes ont bénéficié dans les moments de relâche de la pression religieuse d’une grande liberté d’expression. Djamila finit par se retrouver à la tête d’un conservatoire où elle apprend à 150 femmes à chanter et jouer des percussions, en 750.

Chanter c’est donc de l’ordre du possible ? 

Oui car la voix est un don du prophète qui permet de chanter ses louanges. Au-delà, on entre dans une zone plus trouble, celle de ces esclaves qui peuvent chanter des choses plus légères qui relèvent des sentiments. Pourquoi pas, tant que ces artistes ne sont pas trop célébré-e-s pour eux mêmes … Il ne faudrait pas qu’ils imaginent pouvoir égaler Dieu ! Idem pour les instruments de musique, certains étaient très mal vus dans les périodes de crispation, le luth par exemple.

Pensez-vous que le monde arabe vit aujourd’hui une régression ?

Je crois surtout que l’histoire est un accordéon. Il y a des avancées et des reflux qui correspondent à des phases précises. Dans les périodes de guerre, les choses se tendent et le rigorisme est plus saillant. Mais de tout temps, on peut identifier des moments dorés où la musique, la danse des femmes deviennent un élément prépondérant de la culture arabe, lorsqu’Oum Kalthoum refuse de chanter devant des femmes voilées ou, encore lorsque Djamila impose le silence pendant ses concerts, en faisant chasser les hommes inattentifs ou trop bruyants. Et puis de toutes façons, il y a toujours des interstices où s’exprime une plus grande liberté. 

Alors pourquoi parler de bad girls si celles-ci ont droit de cité ?

Je l’emploie au sens d’aujourd’hui, au sens américain ! Quelqu’un de bad c’est d’abord quelqu’un de formidable !

Y a-t-il un lien d’émancipation entre la musique de ces bad girls et la danse orientale ?

C’est certain. La danse du ventre est déjà quelque chose d’énorme en termes d’expressivité féminine mais on peut aussi parler du la guedra, cette danse de nomades qui se déroule assis (sous la tente) avec un jeu merveilleux autour des hanches, épaules et cheveux. Tout cela évolue doucement vers des formes plus contemporaines avec l’apport de Samia Gamal, notamment (1924-1994).

Qu’est-ce qui vous a amené à réaliser ce documentaire ?

J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup d’artistes du monde arabe qui m’ont aidé à mieux comprendre la façon dont se posaient les choses, sur les plans créatif et féminin. J’ai passé deux années à préparer ce film, les attentats de novembre 2015 ont eu un effet de déclenchement. J’étais vraiment en colère de voir réduire cette culture à la seule violence.

 

 

 

«Les bad girls des musiques arabes — du VIIIème siècle à nos jours», auditorium du Louvre, dimanche 26 janvier à 20 h 30, dans le cadre de la 13e édition des Journées Internationales du Film sur l’Art du 17 au 26 janvier. 

Visuel : DR

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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