Rap / Hip-Hop

MC Solaar « Il ne faut jamais considérer les choses comme un retour »

MC Solaar « Il ne faut jamais considérer les choses comme un retour »

15 septembre 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

MC Solaar revient, la poésie et le raggamuffin intacts. Si Géopoétique  qui sortira le 3 novembre chez Play Tow n’atteint pas la force du mythique Prose-Combat – produit par Jimmy Jay et Boom Bass en 1994 – c’est une joie immense, après 10 ans d’absence, de retrouver Claude MC fidèle aux mots. Rencontre.

10 ans de silence et 19 titres… en écoutant votre album, Géopoétique, il y a quelque chose qui nous a marqués tout de suite, c’est que vous le commencez et le finissez par la répétition de votre nom, ou plutôt,  de votre « blase ».  Est-ce délibéré ?

MC Solaar : Non, ce n’est pas délibéré. L’album devait commencer par mon nom et puis, finalement, on a fait deux morceaux de début, alors, il y en a un qu’on a mis à la fin en le transformant un petit peu musicalement. Mais j’aime bien mettre le « MC Solaar » dit par quelqu’un d’autre. Je l’ai fait avec parcimonie, plein de fois, comme ça on sait que c’est moi. C’est en quelque sorte mon « égotrip ». D’habitude c’est une voix féminine…

Il y a une voix d’enfant, je pense, au départ et une voix féminine à la fin…

C’est bien une voix d’enfant, celle d’un jeune toulousain qui prononce bien les « r »

Un autre fil conducteur de cet album est le jazz…

Oui, le jazz est revenu. Je voulais faire un hommage. Ça me va bien, j’aimais bien les choses qui sentaient un peu le jazz lorsque j’ai commencé.

Est-ce lié aux monuments du début du rap américain, comme Common ou Digable Planets ?

C’est exactement lié, j’étais dans cette mouvance sans le vouloir. Sans le vouloir ! C’est-à-dire qu’on a fait du jazz, comme ça. On a rencontré Guru, on était dans la même mouvance, il y avait la même chose au Canada où il y avait l’acid jazz de Peterson.  Ladybug Mecca de Digable Planets qui m’a dit « J’aime bien ça ! ».  C’était une très grande période parce que le jazz, quand il était mis sur de la musique permettait au rappeur de  devenir quelqu’un d’autre. Il avait des choses intéressantes à dire, il regardait le monde, cherchait la concorde… Le jazz transformait le discours parce qu’il samplait quelque chose qui avait de l’âme, qu’il faisait quelque chose qui avait de l’âme, chez Tribe called quest par exemple.

Chaque fois qu’il y a du jazz, on écrit différemment. Sur mon album, Géopoétique, il y a un morceau qui s’appelle « J,A,Z,Z,( Kiffez l’âme) ». C’est un hommage au chanteur Keith Elam qu’on appelait Guru. J’ai voulu faire cet hommage. Puis on a rencontré une fille, Maureen Angot. Deux jours après, on enregistre, on a le thème puis on a le résultat : la vie du jazz. Elle, en tant que jazz girl, et moi, dans mon hommage. Ça fait une espèce de fusion. 

C’est un hommage très élégant, très discret. Si on ne sait pas que vous avez travaillé avec Guru  ou si on a oublié sa disparition, on ne peut ne pas s’en apercevoir.

C’est ce que l’on voulait faire : de la musique dans son style.

Comme c’était déjà le cas dans « Nouveau Western », vous semblez avoir un tropisme pour le son du nom des armes. Pourquoi cela ? 

Quand j’ai commencé, j’étais le « para-commando  des mots ». Ce sont mes lectures, je crois, je lisais beaucoup de magazines militaires. C’était pour découvrir des choses que je ne connaissais pas. C’était une façon de connaître l’état du monde. Qu’est-ce que j’ai cité ? « Taurus Milienum », un pistolet brésilien, « Berreta »…Je connais leurs noms mais pas leurs utilisations.

Je n’invente rien, vous vous définissez comme un poète. Est-ce que vous êtes traversé par le désir de faire un recueil de poésie ?

Ça ne me traverse pas parce que je ne sais pas si je saurais le faire. Ma poésie est un peu bizarre, elle est très métrique, elle a un rythme. Si je l’écrivais comme ça, ça ferait un rap écrit. Ce qui me guide, c’est le rythme. Je n’imagine pas en faire pour le moment. Pas encore. J’en lis parfois, et je me pose toujours la question : est-ce que je le lis comme il faudrait le lire ? A part la poésie classique, avec les octosyllabes, les alexandrins, les déca… etc. Au bout de deux, on s’aligne et on a le rythme. Mais la poésie, ce n’est pas ça !

Parce que vous, vous rimez en sonorités, en allitérations, en « z » même.

Oui, d’habitude les « z » je les fais quand je fais un morceau avec quelqu’un d’autre.  J’ai voulu faire un album une année en « z », alors là j’ai eu quelques aides ! Mais avant je faisais des morceaux qui venaient de nulle part. J’avais fait un morceau « Le repas » avec des Suisses…( Il rappe), un avec Missy Elliott où je disais «Zig Zag, Zig zag, ZigZaguer». J’ai fait un titre qui s’appelait « Zig Zag de l’aisé ». Souvent, quand je fais des morceaux spontanés, je mets des « z ».

Il faut dire que cela siffle bien ! Vous vous amusez beaucoup avec les mots, vous avez des jeux de mots. Pour n’en citer qu’un : veux-tu monter negro / Monténégro ? Je me suis dit que vous aviez un côté lacanien !  Quel est votre rapport à la psychanalyse ? Je voulais savoir si vous étiez pour, contre, si vous fréquentiez, si ça vous ouvre l’esprit ?

Je suis pour.  Ça aide les gens quand ils ont de grandes difficultés. Quelque temps après, ces gens vont mieux, donc, il doit y avoir quelque chose de bien là-dedans.

La force de Jacques Lacan, c’est de s’amuser avec des sonorités, de créer des mots qui n’existent pas. 

Je l’avais fait sur un morceau, il y a très longtemps. Il s’appelait « Séquelles », c’était l’incompréhension à cause des mots : il y a un gars et une fille qui ne se comprennent pas, parce que les mots ne sont pas les mêmes. C’était l’époque où je lisais Lacan. ( Ndlr « Elle se baladait en chantant la, la, la /quand Je l’ai rencontrée j’aurais aimé être Lacan /Dés les premiers rapports, elle me fit du mal /J’étais le mâle et la femelle fait mal »)

Dans cet album, vous dites des choses personnelles. Vous parlez de vos parents, de la vieillesse… D’ailleurs, est-ce que vous vous sentez vieux ?

Non (rires)

On n’arrête pas de parler de retour vous concernant. Si on parle de retour, c’est-à-dire que vous revenez de quelque part. D’où revenez-vous ? Il y a le mot « testament » au tout début de l’album. Est-ce un retour ? un dernier album ? un album testamentaire ?

Je ne le considère pas comme un retour. Il ne faut jamais considérer les choses comme un retour. Que tu sois là ou que tu ne sois pas là, c’est exactement la même chose. Il y a quelqu’un, qui s’appelle LL Cool J qui a dit un jour dans un morceau «Maman m’a dit de vous mettre KO» (mama said knock you out)n: «Don’t need to come back»
Je reviens de la vie quotidienne, de la vraie vie, comme diraient Bigflo et Oli. J’ai pu regarder des choses à droite et à gauche. Ce n’est pas loin, c’est juste en dessous de nos pieds.

Si vous en revenez, cela veut dire que vous êtes où maintenant ?

C’est une histoire de lieu. Disons que je me considère comme boussole. Cela se définit autour de moi. Je ne suis ni le nord, ni le sud, ni l’est, ni l’ouest, je suis La boussole. Ou plutôt, je suis celui qui tient la boussole

J’ai été amusée d’entendre un bon nombre de références religieuses dans Géopoétique: «Adam et Eve», la venue du MC (messie), vous dites, « libère-toi du dogme »…

C’est un nouveau vocabulaire. Je n’ai pas eu d’éducation religieuse, donc à chaque fois j’ai une recherche de nouveaux mots, de nouvelles choses. Pour parler aux gens, il faut parler de ce qu’ils connaissent, même si on veut les emmener ailleurs. Voilà pourquoi avant j’achetais des trucs pour enfants pour connaître des choses. Pour s’adresser à quelqu’un, il faut entrer dans son champ lexical et donner des références.

Un, ou plutôt, une, des grandes absentes de cet album, ce sont les femmes. Certes, il y a votre mère et Eve… ça ne vous intéresse plus ?

Oh alors il y en pas beaucoup…!

Quand vous êtes arrivé, c’était avec « Caroline », il n’y pas qu’elle quand même !

(rires) En fait, si, il y a beaucoup de femmes dans l’album, comme Jane, dans « Jane et Tarzan ». C’est une femme qui lutte et qui ne se laisse pas faire. Il y a aussi « I need gloves » Je leur donne une proactivité, de la combativité. Ce sont des chansons pour mettre les femmes en confiance.

Tout de même…Vous ne racontez plus vos relations…

C’est vrai, je raconte très peu mes histoires. C’est arrivé comme ça. Peut-être que le prochain titre ce sera une histoire claudienne !

J’ai vu qu’Olivier Cochin avait classé Prose Combat dans les dix meilleurs albums de rap français de tous les temps. Quel est votre avis concernant les vieux qui durent ? (rires) De La Soul a fêté ses 25 ans de carrière et ils sont toujours sur scène. Que pensez-vous de ces rappeurs-là ?

Je les trouve très bien. Involontairement, certainement, ils ont fait de la musique intemporelle. C’est-à-dire qu’ils n’ont pas eu des flots de révoltes, ils n’ont jamais fait des choses de jeunisme. C’était de la bonne musique. C’est re-chantable 10 ou 20 ans après. D’autres, comme Jay Z, ont un ton particulier, qui fait que tout est actuel. Eminem, dans un style différent, également. Je suis pour eux !

Lartiste, Georgio…le rap a explosé en France. Comment percevez-vous ces gamins ?

Georgio, c’est de la  psychanalyse,  il arrive à te parler de lui sans faire exprès et ça donne envie de lui parler. Lartiste, aussi, arrive à lier des choses pas crues, mais réelles. Avec un ton. Il y a peut être vingt écoles maintenant, chacun peut trouver son chemin. Ce n’était pas le cas quand j’ai commencé.

Oui, il y avait IAM, NTM et vous… 

Et ceux qui n’avaient pas leur place… C’est très différent aujourd’hui. Il y en a qui font des titres pour les discothèques, d’autres qui font des chansons 100 % récréatives, d’autres qui font de l’afro-music, des lettres-types années 90, 2000. Il y en a aussi qui créent de nouveaux univers, du type PNL.  Jul est passé d’un Rap/RAP à un rap festif.  Il y a de la place. C’est cool ! Si ce n’était pas le cas, ils feraient tous pareil. Alors je suis pour que dure cette liberté.

Visuel : (C) Benjamin Decoin

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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