Rap / Hip-Hop
[Interview] À l’horizon du « Chant de Vision »

[Interview] À l’horizon du « Chant de Vision »

11 mars 2014 | PAR Sonia Hamdi

Un soldat ne marche jamais seul. Si c’est un album solo que propose R.E.D.K avec Chant de Vision, sorti le 10 mars, on peut y entendre les échos des sons de Carpe Diem, le groupe marseillais duquel il est membre. Le nom du groupe, locution latine extraite d’un poème d’Horace, signifie « Cueille ta vie au jour le jour, sans te soucier du lendemain ». Comme pour prêter allégeance au sens de cette maxime, Kader n’est jamais là où on l’attend. Amateur de rimes travaillées, d’allitérations puissantes et vectrices de messages engagés, chacun de ses couplets, -des sons de Carpe Diem à son nouvel album en passant par ses « Simples Constats »-, surprend par au moins une punshline qui restera comme classique. Dans les studios de Musicast, à Paris, nous le retrouvons, en compagnie de Picrate, un des membres de Carpe Diem.

« Début de la fin »… c’est le premier titre de votre album. Sur Twitter, vous écrivez en guise de présentation, «Un gars qui fait rimer des mots, qu’on considère comme Rookie mais qui est en fin de carrière…». Nous annoncez-vous dès le départ que vous ne serez plus dans le champ de vision du rap prochainement?

REDK : Ce sera mon premier et mon dernier album solo, mais certainement pas la fin de ma carrière avec Carpe Diem. Chant de vision était une parenthèse. J’ai senti qu’il y avait une attente quant à un éventuel projet de ma part. Avec le reste de l’équipe on en a parlé, ils m’ont poussé à le faire, cela s’est donc fait très naturellement.

C’est donc pour cela que dans ce premier son vous dites « C’est pas le premier projet solo mais bien le quatrième de Carpe Diem »… Quelle a été la contribution des membres du groupe à cet album?

R.E.D.K : Exactement. Je ne marche jamais seul, la preuve Picrate (membre de Carpe Diem, ndlr) est avec moi ! (rires) Au tout début, j’étais souvent seul en studio. Ils m’ont rejoint en cours de route pour me donner des avis sur tel ou tel morceau. Par exemple Picrate a fait des voix sur certains refrains, des vibes. Comme d’habitude en fait. Quand on fait un morceau Carpe Diem, chacun donne son avis et on en tient tous compte.

Picrate : On était là, on le soutenait en studio. Mais on n’a pas contribué aux textes de l’album.

Au fil de l’album, nous reconnaissons des samples de sons que vous aviez fait avec Carpe Diem, notamment dans « Début de la Fin », où il y a un clin d’oeil au son « Leçon de Vie ». Cela démontre-t-il une continuité avec vos anciens thèmes ?

R.E.D.K: Quand je dis que c’est pas un projet solo mais bien le quatrième de Carpe Diem c’est dans tout ce que cela implique. Musicalement, cela ne se démarque pas de ce que l’on a fait précédemment. C’est la suite logique, je suis tout seul mais dans cet album, ils sont tous avec moi, à travers les thèmes et le style, les convictions.

On retrouve dès les premières mesures ce flow caractéristique, cette écriture punshline qu’on retrouvait dans vos autres titres comme  dans les Simples Constats… mais vous qui n’écrivez jamais vos textes sur papier, comment faites-vous pour tout retenir?!

R.E.D.K : (rires). Je ne saurais même pas comment te l’expliquer! Par exemple, si je dois enregistrer un son, une semaine avant j’ai déjà la prod’, elle tourne en boucle dans ma voiture, chez moi… Je compose le couplet dans ma tête et arrivé le jour J je le pose.

Picrate : En général, il a besoin d’un mur et d’un coin (rires). C’est son endroit préféré pour trouver l’inspiration dans le studio.

R.E.D.K : (rires) C’est vrai ! En général je tourne en rond puis je finis dans un coin de la salle où je « fabrique » mon texte.

Lorsque je vous avais vu composer sans écrire, dans le « partiel de punshline » sur Booska-p, je me suis rendu compte que ce n’était pas une légende !

R.E.D.K : (rires) Et même après ce passage sur Booska-p, beaucoup n’y croient toujours pas. Il n’y a que les membres de Carpe Diem qui peuvent l’affirmer

Picrate : C’est un exercice difficile, mais il l’a toujours fait. Quand on était plus jeune il était extrêmement bon en impro. Quand tu continues à cultiver ce système-là, d’improviser tout le temps, ta mémoire se développe. Les mots viennent tout seul. La dernière fois qu’il a écrit ses textes sur papier, il devait avoir 12 ans, ça commence à dater (rires)

Dans plusieurs de vos sons vous évoquez les gens qui médisent, les jaloux … Où se situe la difficulté à « percer » dans le rap, à votre avis?

Picrate: J’ai écrit, il n’y a pas longtemps «Il faudrait que j’ai 16 piges à vie, et la gueule du Bachelor». Je crois que c’est ça en fait. Il y a un critère qui vient de rentrer dans la course: c’est l’âge. C’est incroyable. On est trop vieux (rires)

R.E.D.K: C’est pas difficile de percer dans le rap, en théorie. Il suffit d’avoir de bons morceaux. Sauf que, même dans ce cas-là, ton succès dépend relativement de ton exposition médiatique. Et il y a une ligne directrice à suivre, pour être médiatisé. Un morceau comme « Murderer », c’est impossible qu’il passe en radio. Dès que ton message dérange un peu, dès que tu sors des rails, on te refuse cette exposition. On nous a refusé des radios parce qu’on était trop vieux également, comme l’a dit Picrate. Mais je n’ai pas envie de m’attarder sur ça. Mieux vaut se concentrer sur sa musique, faire quelque chose que l’on aime, avec laquelle on se sent en accord avec soi et si ça marche tant mieux, sinon je ne m’apitoierai pas sur mon sort. On ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes: Il fallait que l’on crée un média qui corresponde à nos normes, chose qu’aucun rappeur n’a fait encore.

Dans cet album, on compte deux feat. avec Kayna Samet (Ali, Lino et Soprano sont également en feat. sur l’album). Comment vous est venue l’idée de collaborer avec elle sur l’album Chant de Vision?

R.E.D.K : Parce que j’aime ce qu’elle fait depuis le début, depuis le son Destinée (avec Booba, voir ici). La première fois que je l’ai vue c’était sur une émission «Rap City» de Cut Killer sur AB1 à l’époque. Elle rappait et chantait en même temps. Artistiquement je l’admire beaucoup artistiquement et encore plus humainement. Elle est sur deux morceaux alors qu’à la base on devait collaborer que sur «Au Royaume de Mes Pensées». Je lui ai fait écouter d’autres sons, dont « Chant de Vision ». Elle a commencé à fredonner dessus. Elle avait de l’inspiration. Je lui ai dit de poser, ce qu’elle avait en tête. En écoutant, je ne voyais plus qu’elle sur le morceau, et personne d’autre.

« Amnezik », « De Mal En Pis », « Plus Laide La Vie », « #Peur », « Murderer »… Vous évoquez un chant de vision plein de désillusions …  à l’aune des municipales, avez-vous envie de vous exprimer sur la situation politique à Marseille? Vous aviez déjà donné votre avis dans Simple Constat 3, en 2007, à l’approche des présidentielles …

R.E.D.K: Malheureusement, je n’ai plus confiance en la politique et ne me reconnais dans aucun parti. Ni gauche, ni droite, ni extrême gauche, aucun. Il y a deux jours, je regardais le petit journal, qui avait filmé une sénatrice en train de jouer à Ruzzle à l’Assemblée. Pour moi, c’est un manque de respect total! Je ne sens aucune sincérité et j’ai l’impression qu’ils sont uniquement motivés par le gain et le pouvoir. Dans une situation de crise, il faut avoir les épaules pour assumer la situation. À la place, on nous sert coup médiatique sur coup médiatique.

Picrate: Il y a une politique de la langue de bois, et le pire c’est qu’on affiche cela aux informations, sans s’étonner. Quand je regarde ce que les politiques se permettent de faire, se permettent de dire les uns sur les autres, alors qu’ils ont entre leurs mains l’avenir des français, franchement, c’est affligeant. À l’Assemblée, ils ne sont pas capables de s’écouter, de se laisser parler. Je pense sincèrement, depuis longtemps, que l’on a les élus qu’on mérite. Au niveau du comportement, ils sont un reflet de la société dans laquelle on vit. Le réel souci, aujourd’hui, c’est peut être une dé-responsabilisation liée à un manque de patriotisme et le manque d’espoir de nos jeunes, des français en général, mais aussi et surtout de la classe politique!

Vous le dites à plusieurs reprises, vous ne voulez pas vous inscrire dans la mouvance «Rap Conscient». Où vous placez-vous dans ce cas?

R.E.D.K: Mais qu’est ce que c’est que le Rap Conscient? On est arrivé à un stade où beaucoup de rappeurs ont des textes creux. À tel point que lorsque tu arrives avec un texte construit qui parle d’autre chose que de clash ou d’égo-tripe, on te met l’étiquette « rappeur conscient ». Finalement, je ne dis rien d’exceptionnel ! Je propose un avis sur la société. Et puis cela voudrait dire qu’il y a un rap inconscient? Et dans ce cas, qui mettrions-nous dans cette case? C’est subjectif!

Picrate: Ce qui est sûr, c’est qu’on ne sait pas faire de son sans s’engager, sans donner un avis sur la société

R.E.D.K: Cela dépend aussi de ta personnalité. Moi je rappe comme je suis. Tous les jours nous nous questionnions sur ce qui se passe dans le Monde, ça se sent forcément dans notre musique.

Et si nous partions du principe que le Rap conscient est forcément un Rap engagé, vous retrouveriez-vous dans cette définition?

Picrate : Il y a un grand groupe de rap, que l’on admire depuis des années: Arsenik. Dans un de leur son, “Boxe Avec Les Mots” Calbo disait «Qui prétend faire du rap sans prendre position ? ». Pour nous, le rap c’est ça, ça a toujours été ça et ça restera ça. Maintenant, je ne suis pas fermé à tout ce qui se passe autour de nous, dans le rap. Parce qu’il en faut pour tout le monde, et pour tous les goûts. Mais c’est vrai qu’on est des rappeurs français, on a la chance d’avoir une langue très riche, c’est dommage de réduire son vocabulaire pour exprimer ses idées.

R.E.D.K: C’est vrai que le vocabulaire joue sur l’étiquette que l’on t’attribue. Même si je ne suis pas d’accord avec les cases, si on part du principe que le Rap Conscient, c’est surtout le Rap engagé, alors oui, je me retrouve dans cette définition.

Quel est le titre que vous avez pris le plus de plaisir à murir?

R.E.D.K: « Plus Laide La Vie », c’est mon morceau préféré. Pour moi c’est le mieux réussi, celui qui allie le mieux le fond et la forme. Il parle d’un sujet d’actualité brûlant: la vie à Marseille. C’est pour moi le texte le plus fort de l’album et s’il fallait n’en retenir qu’un, ce serait celui-là.

Votre album s’appelle Chant de vision… si l’on file la métaphore, que voyez-vous derrière vous, dans votre champ de vision? Et surtout, que voyez-vous se profiler à l’horizon, dans le futur?

R.E.D.K: Si je regarde derrière moi, je vois vingt ans de rap. On a commencé en 1994. J’aurais beau dire que je ne suis pas un passionné, je mentirais (rires) ! Mon parcours parlerait pour moi. Devant moi, je vois le vide : est-ce que je saute ou je ne saute pas? On verra. Carpe diem, au jour le jour..

Visuel (c) Pochette de l’album Chant de Vision, sorti le 10 mars. Pour télécharger l’album, c’est ici

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