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Rock, guerre, Paris

Rock, guerre, Paris

01 novembre 2022 | PAR La Rédaction


Zemfira, la chanteuse et musicienne russe la plus influente du début du millénaire, qui a quitté Moscou suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, s’est produite à l’Élysée Montmartre dans le cadre de son Borderline tour 2022. Un concert à la fois intime et combatif sous fond du neuvième mois de guerre.

par Maria Sidelnikova

« Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Qui chante ? Vous avez dit qui ? » – les locaux du quartier de Pigalle sont habitués de voir du monde essaimé aux portes de l’Élysée Montmartre. Mais cette soirée dimanche dernière la foule bourdonnait en russe, l’intérêt prudent des passants était donc compréhensible.

Et pourtant le phénomène de Zemfira est loin d’être restreint par les frontières où la politique. Depuis la fin des années 90 cette tatare rebelle d’Oufa, une ville de l’ouest de la Russie, a fait irruption dans chaque magnétophone à cassettes (on est loin de l’époque des iPhones et de YouTube) des teenagers vivants sur le territoire postsoviétique, de l’Arménie jusqu’à l’Ouzbékistan en passant par la Géorgie, la Biélorussie et l’Ukraine. Zemfira Ramazanova, de son vrai nom, a 46 ans aujourd’hui, mi-fille, mi-garçon, sèche, le dos légèrement voûté, héritage du basketball, son sport d’enfance, avec sa guitare, sa voix si perçante et agaçante en même temps. Son sacré caractère lui a coûté pas mal de scandales avec ses producteurs et dans la presse. Elle était hors de tous les formats et si différente des divas soviétiques.

Compositrice et poétesse entourée par un beau groupe de musiciens, elle chantait sur le SIDA, les désires enfouis, les sentiments âpres, les addictions, sans langue de bois, sans narration prononcée, mais toujours très franchement et avec une ouverture émotionnelle frappante. Les phrases de ses chansonnes vivent aujourd’hui comme des idiomes, comme les marqueurs d’une génération, comme les lignes d’un poème d’Akhmatova ou Tsvetaieva. Une rock star singulière en Russie au tournant du siècle, les premiers albums de Zemfira ont été vendus à des millions d’exemplaires. Ils lui ont donnée un tel crédit de confiance auprès de son public qu’elle pouvait se permettre de garder le silence pendant huit ans sans craindre de tomber dans l’oubli. C’est ce qui s’est passé avec l’album Borderline, qui a donné son nom à l’actuelle tournée européenne, sortie en 2021 après Vivre dans ta tête en 2013. L’album est certes différent de cette Zemfira soi-disant romantique des années 2000 – il est plus dur, plus sombre, plus agressif et plus critiqué. Le nom de l’album fait référence au trouble de la personnalité limite. Elle a capté le temps encore une fois. Cette obsession maladive, une guerre constante contre soi-même qu’elle reproduit dans ses chansons, était déjà en l’air en Russie.

Le 24 février dernière, le jour où l’armée russe a bombardé les villes ukrainiennes, Zemfira donnait un concert à Moscou, planifiée longtemps à l’avance. Le 26 février – un deuxième. Sans position prononcée sur scène, sans appel à la paix, sans aucun mot sur la guerre même ( mot qui est d’ailleurs interdit en Russie, on est obligé de le remplacer par l’euphémisme ridicule ‘opération militaire spéciale’). Sous le feu des critiques, la chanteuse a fait des re-postes sur les réseaux sociaux, qui ont provoqués encore plus d’accusations. Et puis elle est partie.

Avec Renata Litvinova, une actrice russe et sa compagne depuis plusieurs années, le couple s’installe à Paris. Ici, Zemfira sort une nouvelle vidéo de sa chansonne Tirez pas avec des cadres de l’assaut militaire russe en Ukraine et des manifestations anti-guerre à Moscou (au mois de mars, des tentatives, qui ont été très vite réprimées). Puis le single La viande, un cri de cœur étranglé par l’angoisse. Tout y est – « Tranchées et missiles de haute précision / Longue portée / Il est minuit à Marioupol ». La guerre est déjà bien présente. Enfin, elle enregistre un album très court Zemfira selon Luc. Chacune des quatre chansons c’est une empreinte du temps, où «les villes brûlent sans arrêtes / tout le monde craint le bouton rouge / c’est le temps sombre / c’est le temps amer». Et ensuit elle est partie en tournée européenne sans aucune étape en Russie : Chypre, Israël, Turquie, Autriche, République Tchèque, trois villes en Allemagne, Paris, Hague et enfin Londres. Partout des salles pleines, vendues en quelques jours et partout la même chanson : mon pays doit arrêter cette guerre, non à la guerre. La salle reprend. Les drapeaux ukrainiens apparaissent. Les larmes se retiennent à peine.

La playlist du concert à l’Élysée Montmartre a été construite rétrospectivement : démarrant avec les chansons les plus récentes, jusqu’aux plus anciennes, qu’elle n’a pas joué depuis longtemps et qui résonnent aujourd’hui avec une tout autre dimension. Connues par cœur et très attendues pas son publique, c’est étonnant de voir à quel point ces mots font écho avec l’actualité. Ce qui était une plaisanterie presque enfantine aujourd’hui frappe : « ne déconnez pas, je n’ai pas déclaré la guerre » – s’agace Zemfira dans sa fameuse toute première chanson Marguerites, ou encore « ces visages gris n’inspirent pas confiance », « ma maman et mon papa se sont transformés en télé », « les gens aux épaulettes viendront me chercher, même mes amis oublieront mon nom » et de telles références qui collent à la Russie dans son état actuel sont multiples.

« Depuis le mois de mars j’habite à Paris, on peut donc dire que c’est comme un concert à la maison pour moi. Merci à Paris pour tout et a vous pour cette soirée merveilleuse », – conclue Zemfira et finit sur « Arrivederci », sa chanson culte de 1999 d’un esprit très moscovite. C’était la musique d’un autre pays et d’un autre temps, beaucoup plus décalé que les deux heures d’hiver qui nous séparent aujourd’hui. Mais il reste à toujours dans ces chansons.

Visuel :Bordeline Tour

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