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[Live Report] Pitchfork- jour 3 : La joie de vivre selon le beat

[Live Report] Pitchfork- jour 3 : La joie de vivre selon le beat

30 octobre 2016 | PAR Antoine Couder

Alors que M.I.A soulevait l’enthousiasme du public du Pitchfork, à vrai dire pas très habitué à danser sur un rythme intello-tropical, on revient  sur trois concerts qui méritaient le déplacement ; juste après ça.  

Floating Points. Sans doute le plus diplômé de tous les producteurs et DJ (Ph.D en neurosciences), Sam Shepherd était accompagné de musiciens réels (et avec des instruments à l’ancienne) pour un set qui a brillamment parcouru les monts et merveilles du rock-prog des années 70. Quelques références prises à la volée : le Zappa du Roxy&Elsewhere de 1973, le King Crimson de 1971 (In the court…) et, bien sûr, Genesis même si, on pourrait aussi évoquer l’ombre d’Herbie Hancock.  Les morceaux sont donc à rallonge et évoquent par moments un set  free  dans l’acception jazz-rock  du terme.

Floating Points sert un show aux petits oignons qui, certes, frôle parfois l’académisme mais avance, de façon suffisamment aérée et intelligente pour permettre à un public qui n’a pas connu cette période de s’y retrouver comme des poissons dans l’eau. On pourrait crier à l’imitation… une copie de la copie, un énième set de tribute ? Comme disait Martin Andrew, heureux organisateur du  festival de Glastonbudget qui réunit les plus célèbres des Tribute bands (ceux qui jouent, note pour note, l’œuvre des grands anciens),  il vaut mieux écouter de jeunes gens passionnés et très doués plutôt que les groupes originaux, vieillis et un peu cupides. Pour le coup, Floating Points parvient ici à restituer le charme et la virtuosité du monde d’avant sans vraiment « faire semblant ».

Todd Terje. Après l’Angleterre, la Norvège et celui qui est sans doute l’un des principaux représentants de la scène scandinave. Todd compte parmi les grands héritiers des célèbres producteurs nord européens qui ont assuré la mutation de la musique électronique vers le grand public (le Stargate de Max Martin, le Cheiron de Denniz PoP). Sur scène, il fait feu de tout bois, cherchant dans les ambiances jazz swing (le chant scat d’Ella Fitzgerald) de quoi poser une musique simple et authentique.  On aime c’est certain mais, de là à affirmer que son premier et unique disque, paru en 2014, soit déjà un « classique » il y a un pas que nous ne franchirons pas. La musique de Todd est agréable mais se révèle d’abord être celle d’un petit rentier de la grande sono mondiale. D’ailleurs, son décor de scène parle pour lui : de faux palmiers noyés dans une lumière d’hiver artificielle… Le monde des illusions et du carton-pâte c’est bien ici.

Abra. Pour finir, précisons qu’il n’y aura rien de très objectif dans ce qui va suivre. La jeune chanteuse d’Atlanta – signature inspirée du label Awful records- comptant parmi nos artistes préférées du moment. Greffe parfaite de la production scandinave sur le R’n’B intimiste de celle qui se révèle absolument fascinante sur scène, Abra incarne à la fois  tout ce que l’on peut attendre  d’une chanteuse de R’n’B, dans ses effets de voix, ses hooks lancinants de jeunes femmes amoureuses et abandonnées ; et en même temps dotée d’une présence d’un naturel vertigineux qui dépasse le pur exercice de « chanteuse à voix », révélant une performance inexplicable… Déjà une star mais toujours foncièrement underground pour un public qui certes danse sur cette musique mais prend rarement le temps de l’écouter. Pris en otage l’espace de ce set, il semble pétrifié devant celle qui chante  sa soif d’amour et sa peur de la trahison sur un son ultramoderne aux beats hachés, décharnés jusqu’à l’extrême. Juste avant M.I.A qui bouclera triomphalement la boucle de cette féminité, Abra laisse alors entendre quelque chose d’irrémédiable dans une musique qui pourrait virer à l’autodestruction sans la vitalité de son corps dansant. Et c’est aussi de ce futur dont on voudrait maintenant rêver.

Antoine Couder

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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