Essais

Les illusions perdues (ou retrouvées) d’Aude Lancelin

Les illusions perdues (ou retrouvées) d’Aude Lancelin

30 octobre 2016 | PAR Hassina Mechaï

Voici un livre qui vous tiendra en haleine d’un bout à l’autre de sa lecture : Le monde libre, d’Aude Lancelin, renvoyée sans perte (pour elle) mais avec fracas de son poste de directrice adjointe de l’Observateur. Une visite guidée du village Potemkine que semble être devenue la presse française, emplie de sépulcres blanchis derrière les façades rutilantes. 

capture_d_e_cran_2016-10-24_a_18.50.33C’est donc un livre salubre, au sens voulu par Germaine Tillion, selon laquelle « seule la vérité » l’est, mais aussi un livre orwellien donc révolutionnaire puisque la journaliste y dit la vérité même si c’est aussi sa vérité. Celle de son expérience de 15 ans dans l’un des piliers vénérables de la presse française.

D’abord, ne vous fiez pas à la blondeur angélique d’Aude Lancelin qui vous fixe gravement sur la couverture du livre. Rien de séraphique dans son écriture mais l’adresse redoutable d’une bretteuse de mots. Son écriture est simplement féroce. Il y a du La Bruyère chez elle, celui des Portraits, assassine description des travers des hommes à une époque où l’on pouvait tuer et mourir pour un bon mot. Aude Lancelin crève ainsi, tout au long du livre, d’une épigramme bien sentie les boursoufflés rencontrés dans son métier. Là, cet actionnaire de L’obsolète (en transparence, L’Observateur) visiblement à l’étroit dans ses costumes ajustés, qui se rêve punk alors qu’il n’est que banquiers d’affaires. Décrit comme un « Arlequin » contorsionniste dont « une part de [l’] esprit semblait encore parfois parvenir à ignorer ce que tramait l’autre ».

Et puis il y a Jean Noël (question à 3 francs, 6 sous, saurez-vous trouver qui se cache derrière ce transparent artifice ?) « Le narcisse de Blida », fondateur historique de l’Obsolète, pour qui la plume allègre de la journaliste est d’une cruauté pourtant toute en délicatesse d’énonciation. Voyez plutôt : « les idées, s’il les aima sincèrement (…) ne cessèrent cependant jamais pour cet homme d’être avant tout des faire-valoir ». Pour ce journaliste jupitérien, qui fit pendant plus de 50 ans la pluie, le beau temps, l’orage et le déluge dans le Paris des idées, la description a le tranchant…d’une ligne de guillotine. Nette. Qui encore dans ces Caractères lancelinesque ? Rossignel, longtemps propriétaire du l’Obsolète. Ce volatile personnage, surnommé le « Cyrano des sanibroyeurs » (féroce, on vous dit), avait mis main basse sur le journal pour « donner à son ascension parisienne un lustre que son métier de base, proche de celui d’un vidangeur de fosses à purin, ne permettait guère » (épée fine, on vous redit).

Autre personnage du livre,  l’Ogre, Gilles à la chemise blanche froissée, rondeur et bonhommie, pendant de l’Arlequin banquier sec et punk à Rolex. Mais attention, un Gilles dévoreur de presse indépendante, au passé trouble et troublant pour tout journaliste un peu curieux (pléonasme ? Pas tant que cela si on en juge ce livre). Un homme qui devait aussi sa fortune aux tuyaux, comme Rossignel, mais tuyaux immatériels ceux-là, le médium glacial des télécoms. Avec l’Arlequin et un milliardaire mécène et menaçant, il était à la tête d’une holding, « le Monde libre », qui avait fait tomber dans son escarcelle les plus beaux fleurons de la presse française. Une force de frappe immense, une arme de pulvérisation et sidération massives, dont le projet le plus fou restait de concentrer dans un seul lieu tous les titres acquis, une sorte de plateau des mille journalistes, à la production médiatique industrielle.
Un ogre donc, un dévoreur, de ceux qui ne recrachent même pas les os. Ses entreprises, où règnent écrémage, terreur sociale et management à la schlag en témoignent. Mais il y a du Petit Poucet en Aude Lancelin, visiblement. A son licenciement pour dépassement des pointillés décents de la « social-démocratie », elle a répondu avec l’arme des petits, la vérité, la pensée et les mots semés.

Le Flaubert du Dictionnaire des idées reçues ou Catalogue des opinions chics n’aurait pas désavoué l’ironie fine qui traverse « Le Monde libre ». Je suggère d’ailleurs à la journaliste d’écrire celui de la social-démocratie, elle en a le talent. Ce dictionnaire imaginaire pourrait alors être le livre de chevet de Laurent Môquet (le pseudonyme d’un pseudonyme. Un indice, il dirige désormais le journal de Sartre…). Résumée en une formule lapidaire, cette social-démocratie inconsistante prospère « sur les apparences de l’engagement, en évitant toujours de s’engager fermement en faveur de quoi que ce soit ». De l’eau tiède en somme, de celle que Dieu ou les électeurs vomissent. Une gauche où le sociétal avait entièrement phagocyté le social et où les avancées d’une Loi Taubira cachait mal les reculs d’une Loi El Khomry. Une social-démocratie qui, à force de centralité molle, avait perdu toute orientation radicale et qui permettait au PS de « pouvoir continuer à être de gauche sans jamais se placer aux côtés du peuple ». Car le sort de la femme afghane, irakienne, libyenne « à libérer » intéressait plus ces tenants de la gauche sinistrée que l’ouvrière picarde virée pour cause de profits à étendre.

Il y a aussi du Nizan, celui des Chiens de garde. Aude Lancelin y fustige ces journalistes et/ou penseurs qui font une presse hors-sol, qui ne tient guère plus compte du réel quotidien: la misère, la maladie, le chômage, la maladie. L’incertitude concrète des aujourd’hui de chacun méprisée au profit de lendemains prétendument universels et désincarnés. Et faute de pouvoir dissoudre le peuple quand il pensait mal, comme ironisait Brecht, on le tançait alors, le culpabilisait, le méprisait aussi d’être tenté par le vote FN. Mais Aude Lancelin ose la question, la seule qui vaille, celle de la « corrélation toujours niée entre le ralliement sans condition de la gauche au marché et la poussée du FN ». Et puis cette description des journalistes, tous formés aux mêmes écoles, devenus avec le temps moins des décrypteurs du quotidien que des techniciens de l’information. Leur capacité à se mouvoir comme un ban de sardines, dans un mouvement fluide et collectif ne cesse d’étonner la journaliste qui décrit « leur collusion odieuse avec les pouvoirs, leur façon à chasser en meute ».
Il y a aussi du Mirbeau dans « Le monde libre », celui « Des affaires sont les affaires ». Déjà Mirbeau y décrivait, sous les traits d’Isidore Lechat, un prédateur sans scrupules qui voit dans la presse un moyen indispensable d’assoir ses affaires. Archétype du magnat issu des bouleversements économiques et d’expansion mondiale du capital, Lechat a quelque chose de l’Ogre décrit par Aude Lancelin.

Maupassant affleure parfois dans ce livre, celui de Bel-Ami. Même description féroce des mœurs journalistiques, où La Vie Française pourrait tout aussi bien figurer L’Obsolète. Dans ce journal imaginé par Maupassant, Georges Duroy va ramper, ou grimper, « tout dépend de l’inclination », jusqu’au sommet du tout-Paris. Maupassant imagine également un directeur de Journal, Walter, qui s’enrichira en faisant des placements boursiers au Maroc à bas prix, tout en jouant du pouvoir de son journal pour faire aboutir l’annexion de ce pays. On songe alors à la guerre de Libye qualifiée génialement par Aude Lancelin de «guerre de diversion narcissique », pour la photo et pour soigner l’égo d’un BHL pris en flagrant délit de crise de botulisme kantien par la journaliste, dans une enquête qui fera rire le monde entier.

Il y a parfois aussi du Balzac dans « Le monde libre », celui des Illusions perdues. Aude Lancelin décrit cette police de la pensée qui fait régner une terreur d’autant plus grande que la profession de journaliste est notoirement sinistrée. Et une rigidité d’autant plus importante que les règles de cette police sont non écrites. Car enfin, que fut-il reproché à la journaliste avant son licenciement, faut-il dire son congédiement ? D’avoir introduit en contrebande dans l’Obsolète férocement d’inspiration sociale-démocrate, « des articles anti-démocratiques ». Bigre, on en aurait envoyé au goulag pour moi que cela. Mais à y regarder de plus près, de quoi s’agit-il ? D’avoir donné la parole à Emmanuel Todd, Alain Badiou, Jacques Rancière ou encore Olivier Roy ? Une pensée effectivement hautement explosive dans un hebdomadaire qui avait aligné, stylo sur la couture, sa ligne éditoriale sur celle du président Hollande et du PS, néo-conservatisme dure à l’extérieur, néo-libéralisme flou à l’intérieur.

Aude Lancelin a poussé l’indiscipline jusqu’à être la compagne de Frédéric Lordon, notoirement agitateur noctambule du mouvement Nuit Debout, mouvement dont on craignait, à l’Elysée, l’embrasement radical. Les séances de relecture de ses articles, ligne par ligne, qu’elle appelle séances de matraquage, par un Laurent Môquet en petit commissaire du (non) peuple, sont atterrantes et disent la violence symbolique du monde de la presse. Ce qu’elle dit aussi des rapports troubles de certains journalistes au FN est…troublant. Ce commode épouvantail est en effet agité pour se faire peur tout en ignorant superbement les haillons des électeurs désespérés, alors que certains journalistes fréquentent hardiment la famille Le Pen, ou n’hésitent pas à avoir une secrète tendresse pour leurs idées.

Enfin il y a aussi du Cyrano dans l’auteure de ce livre, pas celui des sanibroyeurs, mais celui qui refuse à coup de « non, merci ! ». « Grimper en s’attachant à un protecteur, non merci », dira aussi Aude Lancelin. « Déjeuner chaque jour d’un crapaud », ou plutôt comme elle l’écrit, d’avoir son « rond de serviette au milieu de ces auxiliaires d’une gauche trompeuse », « non merci ! ». Dédier ses articles à des financiers ? « Non, merci ! ». « Exécuter des tours de souplesse dorsale », pas pour elle visiblement.

Aude Lancelin a aussi quelque chose de la chèvre de Monsieur Seguin, elle le dit elle-même. Mais on rêve qu’après avoir repoussé dix fois l’assaut du loup, la petite chèvre blanche ne finisse pas dévorée. Ce livre est peut-être une façon d’échapper à la condamnation de l’aube, à la dévoration par le silence.

Enfin il y a du Molière chez le lecteur, à la fermeture de ce livre haletant, d’une écriture pressée mais non hâtive. Qu’allait donc faire Aude Lancelin dans une telle galère ? Fallait-il qu’elle soit naïve, aveugle, présomptueuse pour avoir voulu nettoyer de l’intérieur des écuries bien encombrées ? Mais, tout journaliste fermera le livre avec cette seule réflexion : que seul celui qui n’a jamais eu cette même illusion, qui n’a donc jamais péché, lui jette la première pierre.

Aude Lanceli, Le monde libre, Les Liens Qui Libèrent (LLL)

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Hassina Mechaï

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