Musique

Levée de boucliers face à Claire Diterzi et Magic Malik à la villa Médicis

11 juin 2010 | PAR Margot Boutges

La polémique enfle autour de l’entrée de deux pensionnaires de musique non savante, la chanteuse Claire Diterzi et le flûtiste Magic Malik, à la villa Médicis. Une pétition a été ouverte sur le site musiques en vrac. Qui en sont ces protestataires ? Des vieux de la vieille, garants de la morale musicale ancestrale, qui rejouent le conflit des anciens contre les modernes. En pensant être les modernes alors que leur étroitesse d’esprit montre que clairement, ils sont les anciens.

Le ministère de la culture a récemment annoncé l’identité des heureux élus qui allaient intégrer le siège de l’Académie de France à Rome d’octobre 2010 à avril 2011. Les lauréats sont logés dans un cadre idyllique et rémunérés par l’état français afin de pouvoir créer en toute liberté. Cette prestigieuse institution fondée en 1666 a permis en leurs temps à des compositeurs tels que Berlioz, Bizet ou Debussy d’émerger. Suite à l’annonce de ces deux « intrus » à la villa Médicis, des compositeurs de musique contemporaine classique sont montés au créneau et ont rédigé une lettre ouverte au ministre de la culture pour défendre leur bastion de création. Ils se sont élevés contre la promotion d’artistes qui ont déjà un pied dans l’industrie musicale et dont le travail n’aurait pas la rigueur et l’inventivité de la musique savante. Un discours plutôt méprisant pour une création musicale « à succès », qui serait amener à disparaitre sans laisser de trace tandis que celle des créateurs de musique savante serait amenée à rejoindre les cieux de l’immortalité. Les rédacteurs de la pétition se présentent comme les héritiers des grands noms du passé, s’inscrivant dans une logique de filiation artistique aussi aveugle que réductrice. Le futur tranchera. Et ils ont l’air de savoir de quoi le futur sera fait.

Morceaux choisis : « Quand la création contemporaine et la recherche musicale sont soutenues au plus haut niveau de l’État, c’est l’innovation et le dynamisme culturel de la France qui perdurent. Veut-on offrir au monde un visage culturel français exclusivement constitué de productions commerciales éphémères ? » « Nous pensons qu’une société qui délaisse les chercheurs et les artistes qui travaillent à des œuvres portant l’avenir en leurs germes est une société vouée à être dépassée par les autres. » Interrogé par Le Monde, Le compositeur Denis Dufour se laisse aller à quelques propos insultants à l’encontre de Claire Diterzi, associant le son de cette dernière à de la musique du dimanche : « À quand les peintres et caricaturistes de la butte Montmartre, de la côte d’Azur et de la place Beaubourg à la Villa Médicis ? »

Il serait bon de remettre les choses à leur place : les deux « intrus » invités par le ministère à rejoindre les bancs de la villa Médicis ne peuvent en rien être associés à des « productions commerciales éphémères ». A en croire les rédacteurs de la pétition, c’est Lorie et Christophe Maë que l’on couronne. Il n’en est rien. Les deux lauréats sont deux personnalités artistiques non conformes aux standards, qui explorent une palette musicale des plus étendues. Claire Diterzi est une artiste accomplie qui dresse des ponts entre le classique et la pop et qui nous livre un univers des plus incongrus. Magic Malik est un flûtiste jazzman barré qui mêle des performances vocales au son de l’instrument. Les contestataires reprochent aux politiques d’enfermer la création musicale dans un carcan « commercial » et d’encourager une musique à visage unique. Bien au contraire, ils la décloisonnent et font entrer un vent de liberté dans une institution très stricte. Ceux-ci sont les signataires qui témoignent d’une vision étroite et codifié de l’art. Ce débat stérile ne peut même pas s’appuyer sur des arguments financiers : Claire Diterzi et Magic Malik n’ont pas volé leur place à des artistes sans le sou. Le compte des compositeurs récompensés varie selon les années de 0 à 4. Le débat est simplement idéologique. Notons aussi que la révolution est douce : Geoffray Drouin et Gilbert Nouno, deux compositeurs de musique contemporaine savante ayant également été invités à se rendre à la Villa Médicis.

Nommé à l’académie de France à Rome en septembre 2009 en remplacement de Frédéric Mitterrand, Eric de Chassey avait exprimé son souhait d’instaurer plus de « diversité » parmi les pensionnaires, de « désenclaver les disciplines » et de « dépasser les chapelles ». C’est désormais chose faite, mais les dents grincent. Elles ont bien tort, les festivals Agora et controtempo montrent que la musique contemporaine se prépare de beaux jours !

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Margot Boutges

6 thoughts on “Levée de boucliers face à Claire Diterzi et Magic Malik à la villa Médicis”

Commentaire(s)

  • blondeau Thierry

    Bonjour,
    je suis un des rédacteur de cette fameuse lettre. Vous n’avez pas bien compris qu’il ne s’agit pas d’une attaque contre ces musiciens, que pour certains d’entre eux nous connaissons et aimons aussi. La musique contemporaine est mal connue, peu écoutée. Elle n’est pas invitée dans les festivals de musiques populaires. Jamais. Elle n’est pas sur les antennes généralistes. Chaque article, comme le vôtre qui en parle, semble n’avoir pas l’ombre d’une connaissance dans ce domaine car vous ne parleriez pas des anciens et des modernes si vous étiez cultivés. Mais il existe, oui, une différence de fond entre l’écriture de musique originale et les pratique de musiques formatées. Et c’est pour cela qu’il y a des lieux qui aident les créateurs chercheurs et pas les autres. De même qu’il y a des lieux, la plupart, qui ne soutiennent pas les pratiques subtiles de la musique.

    juin 11, 2010 at 16 h 56 min
  • Vincent Guiot

    Et en quoi le jazz de Magic Malik est-il formaté ? En quoi aurait-il moins le droit que vous ou d’autres d’être reconnu comme un créateur, surtout lui qui n’hésite pas à s’aventurer sur des terrae incognitae !
    En tout cas sa musique n’est ni plus ni moins formatée que certaines pièces contemporaines qui nous sont données à entendre régulièrement. Vous ne semblez pas non plus avoir l’ombre d’une connaissance dans ce domaine. Un peu moins d’arrogance et de prétention et un peu plus d’ouverture et de subtilité dans ce texte en auraient honoré les signataires !

    juin 13, 2010 at 17 h 00 min
  • Thierry Blondeau

    Bonjour Vincent,
    nous sommes d’accord sur un point : je n’ai pas dit que Magic Malik n’avait pas droit à être reconnu en tant que créateur. Simplement, la Villa est un lieu pour écrire, quelque soit la discipline. D’autre part, je vous rappelle que ces deux candidats controversés n’avaient pas été retenus par les rapporteurs. C’est le jury composé d’un directeur (nommé par qui ? devinez) et de quelques autres politiques dont un proche de l’éditeur de Carla Bruni sont passés outre la sélection et ont remplacé Stéphane Borrel et Sebastian Rivas, qui sont loin d’être des réacs ringards académiques (je vous assure que le travail de Stéphane Borrel sur la publicité en dit long sur la consommation…), par deux musiciens auteurs interprètes.
    Simplement, il s’avère que Claire Diterzi a le même éditeur que….Carla Bruni.

    juin 15, 2010 at 15 h 39 min
  • ivana bé

    Monsieur Blondeau,

    si vous estimez que l’Etat français ne subventionne pas assez la musique contemporaine, élevez-vous contre les coupes franches dans le budget du ministère de la culture. peut-être ce même ministère estime-t-il lui-même que sont atteintes les limites de sa vocation: à trop confondre culture et art, il est un moment où les ouailles décrochent.vous vous trompez de cible, Monsieur. en outre, devant des propos si indignes à l’égard de Claire Touzi Diterzi, je suis scandalisée. prétendre que faire partie de naïve lui aurait ouvert les portes de la villa… c’est méconnaître entièrement son travail, son parcours, son engagement vis à vis de l’art, des beaux-arts notamment, sa formation et son tempérament. de ce que je devine d’elle depuis que je la suis sur scène, il me paraît inimaginable qu’elle puisse susciter l’amitié ou la protection de la première dame. la bonne blague!!! carla mourrait de jalousie devant la sérénissime claire. sortez donc un peu monsieur Blondeau. la diva diterzi sillonne les routes d’europe et du globe depuis bientôt vingt-cinq ans. quant à l’oiseau magic malik il contribue lui aussi à donner une noble image de notre pays à travers le monde. en attendant, votre pétition et sa controverse me donnent une envie folle de retourner voir sur scène le meilleur flûtiste de sa génération et surtout il me tarde déjà d’écouter la prochaine production de Claire Diterzi made in Médicis.
    bien à vous,
    ivana.

    juillet 12, 2010 at 18 h 14 min
  • Thierry Blondeau

    Osterputz

    Merci Ivana pour votre engagement. Personnellement, ma pensée va aussi aux deux compositeurs choisis par les rapporteurs musique et qui vont continuer à donner des cours de solfèges pendant deux ans, et qui auraient pu écrire dans de bonnes condition de concentration. Pourquoi : parce que leur musique est peu diffusée.
    Je vous invite à l’écouter aussi. Un Osterputz des oreilles fait parfois du bien au gros public.

    Bien cordialement

    Thierry

    avril 28, 2011 at 10 h 31 min

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