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[Live Report] Here and Now, Jazz at the Philharmonie

[Live Report] Here and Now, Jazz at the Philharmonie

16 janvier 2017 | PAR Alice Aigrain

Hier dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie se tenait la seconde édition de Jazz at the Philharmonie. Le concert d’une qualité exceptionnelle, n’en finissait pas de ravir l’ouïe d’un auditoire subjugué par la virtuosité des jeunes musiciens présents sur scène.

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Here and Now : le jazz au présent de l’indicatif

Les concerts J.A.T.P naissent en 1944 sur la côte ouest des États-Unis, sous la direction du producteur Norman Granz. Durant 15 ans, il répétera ses concerts évènements, changeant de lieu et de musiciens, mais avec à chaque fois l’ambition de sortir la jam session des clubs enfumés. Les jazzmen star passés par ces concerts ne se comptent plus, de Charlie Parker à Stan Getz en passant par Dizzie Gillespie, les J.A.T.P ont été des soirées qui ont marqué l’histoire du Jazz. 70 ans plus tard, le concept est repris malicieusement par la Philharmonie de Paris. L’objectif reste le même, faire se rencontrer sur une grande scène des musiciens d’obédience diverse, de générations différentes au cours d’une jam-session où tout peut arriver, où tous les styles seront amenés à dialoguer.

Cette année, le concert a lieu au cours du Week-End Maintenant, programmation qui souhaite interroger l’esprit de notre temps par la mise en avant de la musique actuelle et la porosité des univers et des styles. Si l’électro a été représenté par Rone – voir notre critique ici -, le jazz est mené par Kenny Barron. Pour questionner la spécificité de l’approche actuelle du jazz au cours d’une jam session à grande échelle, la jeune génération a été mise en avant. Et il n’y a pas de doutes, elle est pleine de ressources et de surprises.

Démultiplier les formations et les sons

Le groupe éphémère démarre sur une composition du directeur musical de la soirée Kenny Barron. Aux premiers accords, on reconnaît la classe et la subtile élégance de cette légende du jazz, découverte il y a plus de 50 ans dans le quartet de Dizzy Gillespie. Virtuose sans en avoir l’air, performatif mais pas démonstratif à l’excès, il dirige le groupe avec une bienveillance absolue qui se répand sur le plateau et la salle. Les solos improvisés s’enchaînent dans ce premier morceau et le public se familiarise avec l’univers de chacun des musiciens présents.

Il y a Dayna Stephens, le New-Yorkais au saxophone ténor, avec le flegme caractéristique de ceux qui n’ont plus grand-chose à prouver, son jeu tout en retenue se rapproche de celui du maître de cérémonie avec qui il a d’ailleurs souvent collaboré. À ses côtés la Néerlandaise Tineke Postma est époustouflante avec son saxophone soprano. Chacune de ses interventions laissera le public béat de stupéfaction. D’une liberté totale, elle livre des improvisations teintées de sa rythmique bop avec une aisance rare. Sa musique semble si liée à son instinct que le naturel de son jeu émeut autant qu’il surprend. Les rythmes se chevauchent, les notes sont clairsemées ou abondantes, mais le tout sonne d’une justesse absolue, subjuguant systématiquement l’auditoire.

À leur côté, les cordes ne sont pas en reste. Joshua Crumbly à la contrebasse et à la basse électrique semble faire partie de cette génération que la porosité des styles stimule. Sorti de la Julliard, il est habité d’un ressenti juste et rare. On regrette de n’avoir pu écouter que trop peu d’improvisation de sa part. Chacun de ces instants était pourtant comme suspendu. Avec lui au violon, il y a le français Scott Tixier. Chacune de ses improvisations stupéfait le public. Il semble avoir de son jeune âge déjà déconstruit et reconstruit le jazz de son archer. Avec une liberté absolue, il joue des dissonances et des sonorités cachées de son instrument. Lorsqu’il accompagne Dayna Stephens, il semble parfois même que son violon sonne comme un cuivre. Avec une stupéfiante facilité, il semble explorer toutes les latitudes de son univers musical.

Pour les accompagner, le groupe compte deux membres de plus pour les percussions. Il y a tout d’abord Justin Faulkner à la batterie, simplement époustouflant d’endurance, de précision, de désinvolture et de ressenti. Menant tout le long du concert le groupe avec une grande sobriété, les quelques improvisations finissent de démontrer au public son adresse. Enfin le luxembourgeois Pascal Schumacher se trouve derrière son vibraphone. De cet instrument du jazz des années 20, il propose une revisite explosive. De sa grande dextérité, il s’amuse à inclure la sonorité de son instrument dans des styles où il n’est normalement que peu sollicité. Parfois un peu trop omniprésent, il est surtout surprenant d’implication et il livre au public une performance d’une générosité rare, arrêtant ses improvisations qu’une fois physiquement épuisé par son implication débordante.

L’énergie est peut-être la clé de voûte de toute jam session, et force est de constater qu’elle était au rendez-vous hier. Les formations se démultiplient, en duo, en quintet – de deux façons différentes-, mais l’énergie reste. Elle est parfois d’un swing dévastateur, parfois d’une mélancolie salvatrice et à chaque fois la symbiose est là, subtilement préservée par Kenny Barron qui la module avec le même doigté que sur les touches de son piano. Le groupe semble avoir trouvé un équilibre et le plaisir est communicatif. Le concert qui était censé durer une heure et demie, en durera une heure de plus. Pourtant le public en demande encore. Kenny Barron s’installe alors seul derrière son piano. La dernière formation de ce concert se livre comme un cadeau pour le public : un solo d’une générosité toujours égale.

© Maxime Guthfreund – Philharmonie de Paris

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Alice Aigrain

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