Musique

Hellfest 2011 : plongée dans la culture metal (17-19/06/11)

01 juillet 2011 | PAR Mikaël Faujour

Tous les ans, le même cirque de protestations : le bien nommé Hellfest est – grossièrement et vainement – dénoncé par diverses associations et personnalités religieuses. Si les protestataires font plutost sourire les fans de metal (un t-shirt moquant Christine Boutin a d’ailleurs fait fureur à l’édition 2010), ont-ils tout à fait tort ? Et le nom même du festival (Fête de l’Enfer, pour les non anglophones) ne résume-t-il pas ce qu’est le metal qui, dans toute sa diversité, s’inscrit dans des symboliques sataniques ou païennes ? Bien entendu, pas d’égorgement de nouveau-né ou de bouc et pas de célébration du Grand Cornu par ici, mais un environnement sonore & esthétique qui affirment un imaginaire disant la préoccupation et la fascination du mal, de la guerre, de la violence, aussi bien que des pulsions hédonistes et, en somme, de tout ce que la civilisation tient en bride. L’intérêt du Hellfest est précisément d’être durant trois jours une sorte de Mecque pour ce qui est une authentique culture. Car le metal, plus que tout autre genre musical, charrie un univers riche et pluriel qui va au-delà de la seule musique et qui dit les préoccupations et l’état de notre civilisation. Le Hellfest, ou la plongée dans la culture metal.

Ils viennent en couple, en groupe, parfois seuls ; en voiture, en fourgon, en bus. Ils viennent des quatre coins de France, d’Europe, du monde (Corée, Mexique…). Pour l’événement. Pour trois journées de ce en quoi un Finkielkraut apeuré et aussi incompréhensif qu’à son habitude verrait une barbare célébration. Trois journées dans un territoire circonscrit par les vibrations telluriques des basses, les saturations puissantes des guitares, les feulements et braillements, et puis la poussière, la promiscuité et une infinie débauche d’alcools comme pompés dans un puits sans fond. Ni les aléas climatiques ni l’obligation de mettre entre parenthèses l’hygiène durant trois jours n’ont d’importance. Ils sont venus en nombre (80 000 sur les trois jours) pour un festin sonore. Et un festin de choix. Car le Hellfest est à peu près au metal ce qu’est le Fouquet’s à la restauration haut-de-gamme à Paris. Programmation, décor, organisation, stands : l’on baigne durant trois jours dans un environnement. Qui commence et finit par la musique, bien sûr, mais qui n’est pas que cela.

Enfant dégénéré du rock, le metal a toujours été un genre quelque peu relégué, déconsidéré, parfois moqué. Dès sa naissance, dès les premiers albums de Black Sabbath, le genre est jugé comme bon pour les gosses, les kids, comme disent les journaleux pour faire cool. C’est que, né dans l’époque où dominaient le rock psychédélique finissant, le prog rock débutant et toutes sortes de musique planantes pour hippies sous trip, le heavy metal était hors sujet, voué à la marge ; il foulait au pied le champ d’illusions lysergiques où paissaient tant de rêveurs. Personne ne niera que Black Sabbath a posé l’essentiel des fondements qui ont rendu possibles les innombrables développements du genre. (La présence lors de cette édition 2011 d’un Ozzy Osbourne fatigué, en fin de course, avait quelque chose d’une approbation du patriarche.) Black Sabbath a formalisé un imaginaire, cet imaginaire pluriel, dans lequel sont venu communier ces hordes de spectateurs.

Quel imaginaire ? Que véhicule cette musique extrême, parfois foncièrement brutale et agressive, qui rebute la majorité mais passionne ces dizaines de milliers de personnes venus s’amasser gaiement sur un terrain que le succès croissant du festival a rendu étriqué ? Outre le style musical, ce qui distingue le metal de la majorité des autres genres musicaux, ce sont ses thèmes. Le metal est une musique par essence satanique. Non comme croyance négative supplétive, non comme servile vénération de l’Ange déchu. Mais en tant qu’elle se rattache, dans sa vaste diversité, à la symbolique satanique – rejoignant en ceci le Satan baudelairien.

Un tour parmi les étals de l’espace merchandising en dit plus long que les discours, révélant autant la fascination pour la mort (têtes de mort, images gore, couleur noire traditionnellement associée à la mort, au deuil, ainsi qu’à la nuit mais aussi la révolte), aux monstres (les affiches de ces deux dernières années mettaient en scène une sorte de loup-garou et de zombie) et la violence (ceintures cartouchières, ceintures cloutées, treillis militaires), que l’affirmation de l’érotisme et de la coquetterie (sous-vêtements, froufrous, corsets). Cette esthétique rejoint par certains aspects le dandysme décadent du XIXe siècle (Barbey, Huysmans…) aussi bien que celui du fondateur de l’Eglise de Satan, Anton LaVey. Disant une fascination de l’horreur et de la violence, de l’aspect barbare de l’humanité, le metal a dès ses débuts imposé une atmosphère et son décorum, depuis les tintements lugubres du glas et autres croix renversées chez Black Sabbath jusqu’à l’esthétique gore de groupes death metal, en passant par l’imagerie « Evil » de Venom, Bathory, la majorité des groupes de black metal ou encore Slipknot, et l’allure de bikers canailles de Motörhead ou Ministry.

« Extreme music for extreme people », résume le slogan d’un sweater de Morbid Angel, d’ailleurs très bien écoulé durant le festival. Tout le metal n’est pas extrême, mais ses courants et groupes qui le sont entrent nettement en résonance avec d’autres manifestations artistiques extrêmes ou marginales dont les évolutions sont historiquement concomitantes : que ce soit dans le cinéma (horreur et gore, pornographie extrême) ou dans l’art contemporain (Body art, Actionnisme viennois, performance art, Joel Peter Witkin, David Nebreda, Zhu Yu, SEMEFO…). Les maquillages sanguinolents des brillants Dødheimsgard ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les « orgies » d’un Otto Muehl. Le show à grand spectacle de Rob Zombie fait le lien avec un univers horrifique, dont il est aussi très expert en tant que réalisateur à succès (La Maison des mille morts, remake de Halloween, etc.). Le concert était parmi les plus attendus du festival : c’était le premier concert de l’artiste depuis 1998. Il a été excellent, truffé de tubes de White Zombie et de Rob Zombie (« Dragula », « Living Dead Girl », etc.).

L’extrême dans les manifestations artistiques est le propre d’un monde dont Dieu a été chassé ou bien dont la Parole n’est plus audible. Sans au-delà au corps, c’est dans ses propres limites corporelles que l’individu cherche un sens, en explorant sa chair, ses sensations, ses limites. Puisque aucun Salut n’est à attendre, alors tout est permis : l’hédonisme et l’excès (sex & drugs & rock’n’roll) : c’est la voie empruntée par maints groupes stoner comme Monster Magnet, qui a livré une performance de premier plan (mention spéciale au tripal « Crop Circle »), tout comme Goatsnake et les fabuleux précurseurs Hawkwind, ou encore Kyuss Lives !, reformation qui faisait partie des concerts les plus attendus et qui a conclu le festival.

D’autres groupes explorent les possibilités d’une musique mystique, dont la puissance physique agit sur le corps, tandis que les motifs mélodiques, parfois plus éthérées ou entêtants, mettent l’esprit en ébullition. Dans cette puissante stimulation du corps et de l’esprit, les musicien approchent une musique de transe, qu’il s’agisse du space rock de Hawkwind, ces fabuleux précurseurs du stoner qui ont livré un show brillantissime, ou qu’il s’agisse du post-metal méditatif hindouiste des Allemands de My Sleeping Karma (découverte particulièrement envoûtante : écoutez donc leurs deux superbes albums), ou encore du bien nommé collectif The Ocean, dont la musique élémentale est tantôt puissante et tempétueuse, et tantôt calme jusqu’à l’inquiétude, renforçant son effet par des projections sur écran en fond de scène. Dans un registre moins metal qu’électronique, citons aussi les Young Gods, de retour après une fabuleuse prestation l’an dernier, et qui ont démontré de nouveau qu’ils étaient peut-être un groupe de scène avant tout, tant leur maîtrise et leur caractère captivant sont incontestables.

C’est encore la voie de la violence, de l’agressivité musicale qu’explorent d’autres groupes. Car dans un monde dont Dieu a été chassé et puisque aucun Salut n’est plus à conquérir par la tempérance, la mort, la violence et la barbarie n’en sont que plus fascinantes et obsédantes. Dans cette voie, marchent surtout des formations death metal, comme les parrains Morbid Angel, au son brutal, technique et implacable, et des formations black metal, parmi lesquelles Skyforger, les pionniers Mayhem ou 1349. Mais comme nous dit l’un des guitaristes de ce dernier groupe, rencontré dans le carré VIP en lui demandant du tabac – et en écopant d’une chique (!) –, cela est surtout du théâtre. Et ce n’est pas le doom satanique grandiloquent de Ghost, dans la droite lignée de Mercyful Fate, qui démontrerait le contraire, avec son chanteur grimé portant une imitation de tiare papale et chantant les louanges à Satan.

Et cette dimension théâtrale est d’importance. Car le metal, quand il explore le monde de la nuit, celui des forces chthoniennes, souterraines, fait de voix feulantes et monstrueuses, pareilles à de criardes Gorgones, rappelle certains aspects du théâtre antique. Il confirme la vertu cathartique de la représentation, qu’exposait Aristote. Et, faisant éclater ce que la civilisation maintient dans sa nuit à l’état de braises : les pulsions obscures, contradictoires et chaotiques, bouillonnantes, impétueuses, – elle les déjoue. Le metal met en scène l’inacceptable, il touche au tabou et, le mettant en scène, il le distancie et en annule la désirabilité et la réalisation. En un sens, le Hellfest a quelque chose de la fête païenne, des Dionysies ou de la fête des Fous médiévales : pour un temps donné, la société renverse les polarités et codes du quotidien, dans une ambiance de carnaval où s’effacent les valeurs courantes, où il ne faut pas s’affoler de voir tituber un homme à 10h du matin le premier jour du festival ou d’autres fin soûls affalés ici et là, où le déguisement – serait-il ridicule, étrange voire outrancier – est permis et favorise le rapprochement amusé plutost que la moquerie réprobatrice.

Le metal, cet art souvent noir, est donc bien loin de glorifier la destruction et la sauvagerie comme le croient ceux qui n’ont jamais pris la peine d’aller plus loin que ne le permet la laisse qui les maintient dans un périmètre intellectuel limité. Loin de participer de la barbarie, de la dégradation de l’homme, cet art-là comme peu d’autres en musique, rappelle combien la transfiguration esthétique de l’horreur et de la révolte, sauvent notre humanité bien plutost qu’ils ne nous précipitent dans ce nihilisme qui obsède un peu trop, mais dont la réalité ne se vérifie guère tout à fait.

Joignant la musique à des éléments de fête populaire et de carnaval, le Hellfest rend pleinement honneur au metal et à son imaginaire infiniment plus riches et pertinents sur l’époque et la destinée de l’homme, que ne le sont la plupart des autres genres musicaux. En quelques mots comme en cent : le Hellfest est un festival qui a de l’âme. Et son succès n’est que mérité.

 

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Mikaël Faujour

4 thoughts on “Hellfest 2011 : plongée dans la culture metal (17-19/06/11)”

Commentaire(s)

  • Julien

    Et pan!!! Superbe résumé de la personnalité de ce festival. J’avoue que je n’avais pas poussé ma réflexion jusqu’à ce paroxysme mais tout y est. Merci

    juillet 13, 2011 at 12 h 58 min
  • Merci Julien pour ce commentaire approbateur. Metalhead depuis déjà pas mal de temps, je me demandais quelle réaction causerait mon article. Votre compliment me ravit.

    juillet 13, 2011 at 13 h 25 min
  • Eh bien !

    Sachant apprécier le Metal, bien qu’étant plus friand de Little Richard que de Cannibal Corpse, j’ai trouvé cet article délicieusement écrit et pensé. Il est assez rare je trouve qu’une personne arrive à décrire un tel évènement avec un tact, une justesse, une certaine poésie, un vocabulaire si cultivé et sensé que le votre. Bravo, mille fois bravo.
    Je pourrais continuer, mais je vais m’arrêter là, vous m’aurez bien compris.
    Merci d’avoir éclairé ma nuit de vos sombres lumières !

    juillet 18, 2011 at 1 h 54 min

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