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Estivales de musique en Médoc : Léo Marillier et ensemble A-letheia au programme « sur les traces de Tristan et Isolde »

Estivales de musique en Médoc : Léo Marillier et ensemble A-letheia au programme « sur les traces de Tristan et Isolde »

10 juillet 2019 | PAR Victoria Okada

Dans le cadre du festival « Estivales de musique en Médoc », le jeune violoniste Léo Marillier, né en 1995, a présenté à l’église de Saint-Estèphe, un programme intense Reger-Brahms-Wagner-Schoenberg avec l’ensemble A-letheia qu’il a fondé en 2016.

Léo Marillier entre à 15 ans au Conservatoire National Supérieur de Musique et Danse de Paris puis part étudier à New England Conservatory, à Boston, grâce à un full merit award accordé par la fondation Florence Gould. Il y obtient le Master de concertiste-soliste en 2015 et Graduate Diploma en 2016 sur la « dean’s list ». Parmi de nombreuses récompenses qu’il a obtenues, citons le 1er Prix au 6e Concours Marschner, le Prix Spécial Tchaïkovsky au 6e Concours Tchaïkovski (junior) à Séoul. Il est lauréat de la Fondation Williamson 2014, de Mécénat Musical Société Générale en 2015, du Fonds Instrumental Français de 2013 à 2016 et de l’Académie Ravel en 2018.

Une formation à géométrie variable, l’Ensemble A-letheia était, au soir du 6 juillet, composé de six solistes : Léo Mariller et Claudine Rippe (violons), Corey Worley et Helline Boulet (altos) et Emmanuel Acurero et Jelena Ilic (violoncelles). Léo Marillier interprète d’abord le Prélude en sol mineur op. 117 n° 2 de Max Reger (très rare en concert) comme un magnifique amuse-bouche. Le son est tout de suite captif dans une acoustique riche mais pas tournante ; on se laisse ainsi emporter par la sonorité agréable des cordes. Le violoniste cède ensuite la place à Jacques Hubert, président des Estivales, pour une courte présentation, avant de remonter sur la scène avec les cinq autres musiciens.

Ensemble A-letheia à l’Eglise St-Estephe

Les six solistes aux tempéraments différents, quoique tous excellents, peinent à trouver une identité en tant que formation de chambre. Dans le Sextuor n° 2 en sol majeur de Brahms, le caractère disparate et décousue de cette composition à des humeurs variées, ne permet pas aux interprètes de dompter complètement l’œuvre. Des harmonies audacieuses qui préfigurent Mahler, mais encore à tâtons, ne trouvent pas facilement leur résonance équilibré ; c’est parfois les altos qui devancent plus que nécessairement, à d’autres fois les violoncelles ; les violons ont quelques problèmes de justesse à plusieurs reprises, certainement à cause du dérèglement des cordes dû à la chaleur des projecteurs. Malgré tout, des expressions ne manquent pas, surtout dans le très beau « Poco Adagio » à un lyrisme confirmé qu’ils soulignent avec délectation.

La rare et ingénieuse transcription du Prélude de Tristan et Isolde par Sebastian Gürtler (réalisée en 2013 pour Gidon Kremer et Kremerata Baltica) est au cœur du programme. Dans cette transcription, la texture envoûtante de l’écriture orchestrale est bien rendue en formation réduite, la sensualité d’arabesques sonores est mise à nu. Les cordes sont idéales pour de tels aspects musicaux, que les musiciens ont à cœur de transmettre au mieux. Pourtant, les crescendi n’aboutissent pas forcément à la libération d’une tension accumulée. Déjà, les premières notes qui se chargent en densité n’« échouent » pas sur le fameux accord de Tristan, et cela laisse une immense frustration… L’attention dans l’écoute ne se relâche pas, l’oreille est sous tension constante, ce qui nous fait paradoxalement déconcentrer l’esprit.

Pour terminer la soirée, La nuit transfigurée op. 4 de Schoenberg. Une autre pièce ensorcelante qui se place sur la lignée du wagnérisme, faisant écho au Prélude de Tristan, mais qui affirme aussi la personnalité musicale du compositeur qui veut aller au-delà (on sait qu’il finira par rompre la tonalité). Chaque musicien s’exprime pleinement, parfois avec insistance, leurs phrasés sont distincts les uns des autres. La prestation est belle. Mais ici aussi, l’impression de manque d’unité persiste, l’équilibre est souvent légèrement brisé, l’élan que l’on attend ne vient pas… Le violoniste nous confie après le concert qu’ils ont dû modifier le jeu (qui était pourtant déjà revu à la répétition en tenant compte de l’acoustique), étant donné que celle-ci était considérablement altérée avec la présence du public le soir même du concert… Mais quel charme produisent finalement ces aléas ! Le plaisir de la musique est partagé, l’enthousiasme du public aussi, et c’est bien là, l’essentiel ! De nombreux échanges entre les artistes et le public lors de la dégustation qui a suivi le concert, au château Ormes de Pez, témoignaient de l’engouement de celui-ci.

visuel © Château Ormes de Pez / Estivales de Musique en Médoc

« Joan Miró : Au-delà de la peinture » sonde l’infini du possible à la Fondation Maeght
3 jours au Main Square 2019, en texte et en images…
Victoria Okada

5 thoughts on “Estivales de musique en Médoc : Léo Marillier et ensemble A-letheia au programme « sur les traces de Tristan et Isolde »”

Commentaire(s)

  • Alexa Roque

    Bonjour, voici le commentaire que j’ai souhaité adresser aux Estivales en Médoc suite à ma présence lors de la soirée du 6 juillet sans que cela suscite un écho ou un accusé de réception. Et je découvre votre article. Je n’ai pas eu la même perception que vous, ni la même analyse. Aucun concert ne se ressemble, et c’est bien pour ça qu’on y va. Ce concert du 6 juillet aux Estivales de Musique en Médoc était bouleversant en tout point et justifie absolument le fait d’aller au concert découvrir de jeunes talents, mission que s’est donnée (je crois) ce festival. Le choix du décor d’abord : néo-baroque exubérant dissimulé par la virginale apparence romane de l’église Saint-Estèphe. Et comme une mise en abyme, ce décor va nous guider dans l’exploration d’un programme d’une intelligence rare et audacieuse . Loin des habituels « tubes » susceptibles de galvaniser le public en été, Léo et son Ensemble A-letheia proposent des filiations subtiles ou poignantes à partir du « Prélude à Tristan et Isolde » avec en introduction un prélude de Reger pour violon seul d’une pâte sonore très épaisse, profonde, magnifiquement interprété par Léo Marillier (pourquoi ne pas le dire ?), puis élargissent l’écoute vers le sextuor n°2 de Brahms et la Nuit Transfigurée de Schönberg. Dans Wagner et Schönberg, la manière dont les crescendos sont traités, les grandes progressions harmoniques sont vraiment très intéressantes. Dans le Brahms, les manières dont les archets sont utilisés, subtiles Louré, le son porté par l’acoustique et l’expression des mélodies (ou bien très dense près de la touche dans le 3e mouvement) suggèrent un aspect de confidence au premier thème, alors que la section animato centrale engage une véhémence orchestrale. Très réussi. La souplesse des phrasés dans le premier mouvement de Brahms procure un sentiment ondulatoire. Dans le dernier mouvement, l’aspect dansant et mesuré est mis en avant. Dans Wagner, l’inexorabilité des harmonies, la cadence rythmique de l’oeuvre adoptées par l’ensemble ont vraiment mené jusqu’au sommet (mais oui! pour ma part, je l’ai entendu). Bravo au violoncelle serein et intime de Jelena Ilic dans Wagner.Et bravo à tous pour avoir réussi avec brio le pari de conserver la richesse des appels des mélodies et des entrées dans cette transcription qui transpose l’univers sonore de l’oeuvre initiale dans un chant de cordes. Dans Schönberg, c’est plutôt la richesse des plans qui a été mise en avant, avec beaucoup d’ellipses, d’entrées dramatiques de certains thèmes. Bravo au violon de Léo, langoureux quand il le faut, dont le son plein s’accorde à la profondeur des violoncelles avec laquelle il a su communiquer ; à certains moments, Léo fournit comme une échelle qui traverse et unit tous les instruments dans les harmonies les plus denses qui adoptent alors un son sombre qui touche vers le grave grâce aussi à la complémentarité des altos qui honorent la densité d’écriture du Schönberg. Franchement chapeau bas à ce jeune ensemble et à Léo Marillier impressionnant de maturité.
    Je suis très heureuse d’avoir découvert A-letheia dont on m’avait parlé mais que je n’avais jamais écouté en concert. Votre sévérité, voire des points de vue pour le moins contestables vis-à-vis de cette performance ne trouvent pas du tout son équivalent dans votre regard sur l’organisation (le festival) qui vous emploie : on pourrait mentionner par exemple le fait que dans la plaquette au demeurant fort prestigieuse vendue aux auditeurs, Léo Marillier est présenté comme « tenor » (erreur regrettable, vous en conviendrez), que les deux spots installés sur la scène de l’église aveuglaient les musiciens et faisaient bouillir quiconque se trouvait à proximité (j’étais dans les premiers rangs) et rendaient d’ailleurs impossible toute captation vidéo ou photo correcte … On remarquera également qu’avant même la performance, les dés semblent pipés : les précédents concerts et les suivants sont présentés par des tenors (oui là on peut le dire) du journalisme musical alors que ce concert du 6 juillet a bénéficié d’une introduction escamotée et pour le moins peu engageante de la part du directeur du festival. Pourquoi cette différence de régime ? Cordialement.

    juillet 11, 2019 at 8 h 00 min
    • Victoria Okada

      Bonjour, Je vous remercie de ce commentaire. Les impressions du concert varie énormément selon les conditions d’écoute de chacun et pour ma part j’assume totalement ce que j’ai écrit. Mais je ne dénigre absolument pas la qualité de l’ensemble, Je pense même me sentir utile pour fournir aux musiciens quelques éléments de réflexions. J’ai longuelent discuté avec Leo après le concert, je lui ai deja fait part de mes sentiments. Quant à sa prestation en solo, j’ai bien noté sa qualité (succinctement certes) au début de mon papier. Je n’ai pas assisté au concert lyrique que vous mentionnez, donc je ne puis parler de différence de « traitement ». Pour vous rassurer, je ne suis pas employée par le Festival. Et j’ai signale au Festival les nombreuses coquilles dans le programme. Je vous invite à lire mes autres compte-rendus sur ce festival (cette année du pianiste Giuseppe Guarrera). Bien cordialement.

      juillet 11, 2019 at 10 h 07 min
  • Catherine Pierron

    Bonjour,
    Bien que votre article soit truffé d’informations témoignant d’une écoute biaisée par les limites de votre connaissance du répertoire joué à ce concert (et par un problème de santé – une insolation – que vous avez reconnue vous-même le soir du concert comme ayant perturbé considérablement votre écoute), vous ajoutez dans la réponse ci-dessus une prétention qui pourrait être amusante tellement elle frôle le grotesque : « Je pense même me sentir utile pour fournir aux musiciens quelques éléments de réflexions. » : au nom de quelle expertise pouvez-vous prétendre cela ? Votre biographie mentionne une activité de traductrice pour l’essentiel et une formation de musicologue dont la thèse a été « le japonisme sur scène en France de 1870 à 1914 », ce qui est très bien mais ne vous confère qu’un droit très limité à la critique musicale (surtout quand elle est mauvaise car là il faut vraiment assurer) et encore moins à donner des leçons de musique de chambre à qui que ce soit mais encore moins à des musiciens de cette trempe. Cordialement.

    juillet 12, 2019 at 8 h 16 min
  • Marguerite Wünscher

    Coup de cœur pour l’ensemble A-letheia émanant d’un groupe d’auditeurs mélomanes présents le 6 juillet qui ne partagent pas cette critique. Et nous prétendons avoir aussi une « oreille », et écouter la musique de chambre avec notre tête mais aussi grâce aux émotions incroyables qu’elle suscite en nous. Les interprètes de ce jeune sextuor ont servi avec brio et passion les oeuvres qu’ils ont choisies de jouer. Nous avons simplement déploré que la chaleur dégagée par les projecteurs mal disposés, inflige une souffrance visible à ces jeunes gens et que nous avons ressentie aussi car nous avons eu également très, très chaud. Pourtant, malgré les conditions de l’environnement, le public les a beaucoup aimés. Le jeu de ces excellents interprètes dégageait une harmonie palpable dans la petite église de Saint Estèphe. Nous avons aimé ce programme audacieux dont l’écoute nous a tenus en haleine. Leurs choix interprétatifs révèlent une connaissance fine et une grande fidélité aux textes.
    Quoi qu’il en soit A-letheia continuera ses aventures à la recherche de sa vérité musicale, enchantant l’imaginaire, les émotions et les souvenirs de ses publics.

    juillet 12, 2019 at 8 h 26 min
  • Léo Marillier

    Chère Madame,
    Je suis sûr que vous aurez l’élégance d’accorder un droit de réponse dans votre blog suite à ce concert où je suis l’un des intéressés et à propos duquel vous avez écrit un article en de très nombreux points contestable.
    Ne parlons pas de la pièce pour violon solo que vous n’avez visiblement pas du tout écoutée puisque vous vous êtes trompée d’oeuvre dans votre article….
    Le sextuor n°2 de Brahms n’est pas une œuvre progressiste donc parler d’ « harmonies audacieuses » n’est pas adapté. C’est la première œuvre dite pastorale de son style médian, entre la période orageuse et la période tardive, marquée par les sonorités vocales et des instruments à vent. Le premier mouvement notamment est la musique la moins conflictuelle, la plus solaire que Brahms ait jamais écrite, subtile dans l’art des transitions. Les adjectifs « disparate et décousu » sont par conséquent les moins appropriés qui soient chez Brahms en général et dans cette œuvre en particulier. Cela ne préfigure aucunement Mahler ni en termes d’harmonie, ni en termes de traitement des instruments ; c’est une écriture orchestrale et pas du tout symphonique. On pourrait dire que cela préfigure Schönberg, Hugo Wolf. Le langage est limpide. On a travaillé avec l’Ensemble A-letheia le premier mouvement précisément pour que toute l’ambiguïté harmonique se ressente en resserrant certains demi-tons stratégiques dans l’œuvre (d’où le fait que vous ayez cru « entendre » des erreurs de justesse. Je n’ai relevé aucun problème de justesse pendant l’exécution de l’oeuvre. C’est juste faux de l’affirmer avec cet aplomb.
    Wagner – L’expression que vous utilisez à propos de l’accord de Tristan est très inadaptée : on « n’arrive pas à l’accord de Tristan », l’accord de Tristan n’est qu’une suspension infinie. Car sa résolution (pseudo résolution en termes de fonction harmonique et motivique) est un autre accord, tout aussi tendu, de 5e degré retardé mélodiquement. Donc le but du jeu dans Tristan c’est de transférer l’énergie : effort exigeant et voulu pour le public, effort que vous n’avez pas su relever, ni comprendre. Car le noeud de Tristan c’est l’absence de centre, que tout accord semble l’évitement partiel des forces du précédent, la gratification minime d’une mélodie chromatique contre un schéma harmonique beaucoup plus effilé.
    La Nuit Transfigurée de Schönberg ne se place pas uniquement sur la lignée du wagnérisme. Toute l’esthétique de Schönberg c’est le compromis entre deux écoles, deux idées : ici, entre Brahms et Wagner (d’où le programme de la soirée). Parler uniquement de wagnérisme est extrêmement réducteur et forcément dénote une écoute réduite aussi. C’est Brahms dans la formation de départ (seul Brahms avait écrit des sextuors avant Schoenberg), dans le choix du plan harmonique général (des sections bien délimitées, à l’inverse du drame wagnérien). Schoenberg à mon idée n’a jamais quitté la tonalité : regardez son traitement du rythme, de la forme en général, même dans les œuvres sérielles les plus ardues, la construction comme dans le 3e quatuor vient tout droit de Schubert! La manière dont les plans sont agencés aussi. Observons l’effort que Schönberg accomplit pour la compréhension d’autres paramètres musicaux (rythme, agogique, déploiement formel malgré la suspension de la tonalité, traitement de la couleur, souvent utilisés chacun comme élément structurant, au lieu que ce soit l’harmonie seule qui gère le développement d’une œuvre (écoutez les variations op 31). Et cette aventure commence déjà dans la Nuit Transfigurée : c’est la couleur qui, dans certaines sections, régit l’interaction entre musiciens. Les strates de la musique sont dans cette œuvre d’une complexité incroyable tant les motifs sont chargés, comme un fleuve de plomb – à l’instar du drame wagnérien cette fois. L’éventuelle confusion que vous avez ressentie ne peut être que liée à une connaissance très limitée de l’oeuvre (excusez-moi de le dire aussi crûment mais c’est la seule hypothèse qui tienne). L’invisibilité du drame qui se déroule à l’écoute rend l’art de Schoenberg d’autant plus riche. « Manque d’unité » dites-vous : le style de Schoenberg, en toute période, et comme aucun avant, se caractérise par l’ellipse, le saut inconscient, total vers une autre section, une autre harmonie: cette liberté lui est offerte par le poème même qui produit un argument tacite unissant l’oeuvre malgré de grandes oppositions (métaphore du poème même, où deux personnes s’aiment mais l’une porte l’enfant d’un troisième: malgré la difficulté, ils continuent de marcher et d’être ensemble). L’équilibre de l’oeuvre au sens où vous l’entendez rendrait l’oeuvre trop classique; l’oeuvre est vraiment transformative, il n’y a pas de retour clair du matériau de départ, celui-là déjà étant très voilé. L’élan vient souvent d’un murmure, du tréfonds d’une partie, ne cherche pas la limpidité d’un Brahms mais s’aventure vers la poésie et la peinture symbolistes.
    A votre disposition pour des précisions supplémentaires.
    Pour information, nous avions obtenu la confiance d’un label avant ce concert qui avait écouté Brahms et Schönberg à Paris en avril dernier et qui nous avait proposé d’enregistrer et faire paraître un CD autour de ces œuvres… Et dans l’auditoire, beaucoup de réactions positives, chaleureuses ainsi qu’un programmateur qui a décidé de nous inviter en concert à Paris pour jouer le sextuor de Brahms …

    juillet 12, 2019 at 19 h 37 min

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