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William Christie et Les Arts florissants jouent Haydn et Haendel en Israël

William Christie et Les Arts florissants jouent Haydn et Haendel en Israël

20 juillet 2018 | PAR La Rédaction

Fondées par le Dr Muriel Haïm, distinguée pour son engagement humanitaire, les Journées de Galilée allient un festival d’art lyrique à un forum scientifique et économique mobilisant les chercheurs des plus grandes institutions internationales. Au programme de l’édition 2018, qui s’inscrit dans le cadre de la saison France-Israël : médecine génomique et musique baroque. Les 15 et 16 juillet, William Christie, de l’Institut, nommé en février Ambassadeur du rayonnement de la France dans le monde, dirigea La Création de Haydn et Acis et Galatée de Haendel.

Par Frédéric Gaussin

Pour représenter l’oratorio biblique qu’Haydn acheva en 1798, à Mariahilf, sur un livret de Gottfried van Swieten, les Arts Florissants, qui n’avaient jamais péleriné en Terre sainte, ont choisi un lieu riche d’histoire. Mentionnée dans la Bible hébraïque sous le nom d’Akko, Saint-Jean d’Acre fut reprise au sultan Saladin à l’issue de la 3ème Croisade par Richard Cœur de lion et Philippe-Auguste. Ultime capitale du Royaume franc de Jérusalem, jusqu’à sa chute en 1291, la cité pluri-millénaire de Galilée, désormais musulmane, est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco pour la beauté, l’unicité de son héritage médiéval. Or, c’est précisément au cœur de la citadelle des Hospitaliers de Saint-Jean que William Christie déploie son orchestre, ses solistes et son chœur : pièce maîtresse du quartier général de l’ordre, rythmée par une succession de voûtes hautes de dix mètres en berceau brisé, la cour des chevaliers s’étend, ouverte, sur 1200 mètres carrés.

Flûtes, bassons et trombones groupés par trois ; cors, trompettes, hautbois et clarinettes par deux, instruments du quatuor en nombre que renforcent le clavier, les timbales, les contrebasses : en tout, 73 musiciens sont présents sur la scène. William Christie attend l’appel du muezzin, puis attaque : tutti, largo, forte ! Et l’art de Haydn, aussitôt, se concentre dans ce tour de force, dans cette peinture, en do mineur, du tohu-bohu originel que symbolise l’absence volontaire de cadence. Ni hiératique, ni solennelle, l’ouverture chemine d’un pas leste. Éminemment vocale, cette conduite des masses tend de longs arcs de phrasé. Moins attentive aux détails, aux climats, à l’unité de l’ensemble qu’à la structure organique, qu’à la progression de l’ouvrage, William Christie veille à l’intégrité des cellules rythmiques, pèse les silences, délimite les sections. Étonnamment, le premier violon Hiro Kurosaki ne s’impose pas, dans ces pages, avec la sûreté qu’il manifestait au sein du Clemencic Consort, du London Baroque, ou même en formation salzbourgeoise. Un rien sèche – miracle de l’architecture, paradoxe de la ville portuaire ! – l’acoustique s’avère pourtant excellente, précise et limpide jusqu’aux derniers rangs : un rien de vibrato n’eût pas nui à la fusion globale des timbres.

Amenés sotto voce par trois accords monumentaux, le récitatif de Raphaël s’élève dans la nuit : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, or la terre n’était que solitude et chaos. Des ténèbres couvraient la face de l’abîme et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux ». Avec une émotion vive, bien réelle, l’auditoire entend les premiers versets de la Genèse retentir en allemand, précisément sous la conque de ce ciel, sur la terre élue de Dieu. On pouvait espérer davantage d’énergie, de panache, de violence brute à l’irruption du do majeur, quand la lumière déchire les ténèbres en mobilisant l’éclat de toutes les forces musicales. Mais au fond, c’est dans la figuration (dans l’ascension chromatique du soleil et de son satellite, par exemple), dans l’édification des fresques triomphales, brossées en contrepoint serré, que William Christie, logique, toujours intelligible, trahit le mieux sa maîtrise (Vollendet ist das große Werk).

Baryton-basse pourvu d’une ample tessiture (Gleich öffnet sich der Erde Schoß), de couleurs, de résonances profondes, le schubertien Alex Rosen (Raphaël, Adam) s’est remarquablement étoffé en l’espace de quelques années. Conteur fidèle, il va jusqu’à souligner l’harmonie imitative voulue par Haydn, au 6ème jour, lorsque naissent les fauves, le cerf, le cheval, le bétail, les moutons, les insectes et les vers. Eve ou archange, opératique, sensible, émouvante, Emmanuelle de Negri rayonne d’une musicalité pure. Attaques souveraines, diction nette, glissandi parfaits de goût, intonation impeccable : son Nun beut die Flur, mozartien en diable, vise l’expressivité, non la prouesse vocale. Entendu l’an passé dans une Passion selon Saint-Mathieu (dir. John Eliott Gardiner), Hugo Hymas, ténor léger à l’émission claire, révèle un Uriel certes un peu vert, qui dit avec sobriété la splendeur des rayons, l’immensité de l’azur.

Le lendemain, dans la même enceinte, les Arts florissants donnent l’Acis et Galatée que Haendel remania à plusieurs reprises jusqu’en 1741. Postérieur d’un demi-siècle à l’ouvrage éponyme de Lully, ce réjouissant ouvrage en deux actes (Happy we !) s’inspire de la même légende d’Ovide, puisée chez Théocrite.

Né d’une nymphe et de Faune, Acis, jeune pâtre de Sicile, s’éprend de Galatée. La belle est « plus blanche qu’un lys, plus fraîche que les fleurs des prairies, plus brillante que le cristal, plus élancée que l’aune, plus exquise que les fruits… ». Mais l’horrible Polyphème, « ce géant féroce affamé de meurtre », poursuit également la néréide de ses ardeurs de cyclope : dévoré par la jalousie, il a juré d’éviscérer son rival, d’éparpiller ses membres. Tandis qu’il erre parmi les monts et les bois, il surprend les amants, inconscients du danger. Arrachant alors un rocher à l’Etna, le monstre écrase Acis dont les « flots dégoulinants de sang » se métamorphosent bientôt en un fleuve afin qu’il puisse rejoindre sa bien-aimée dans la mer, mortel devenu dieu…

A ce divertissement conçu pour le duc de Chandos, il ne manquait au fond que les agréments du costume, tant le chef et sa troupe, même contraints par leur scène, surent convoquer là tous les arts : poésie, chant, jeu théâtral, musique et danse. Riante, sensuelle, raffinée et légère, l’œuvre, pauvre en récitatifs, semble s’inscrire entre les masques de Purcell et les pastorales héroïque de Rameau. On eût dit parfois d’un ballet de cour à la française ! Dialogues, succession d’airs et de chœurs : l’affaire ne fut ainsi qu’exubérance de style, contrastes de lumière et de formes, caractérisation des personnages, jubilation collective. Seul, Corridon manquait à la fête.

William Christie dirige l’ouverture à la manière d’un concerto grosso, touchant lui-même la partie de clavecin sur un instrument à double-manuel de Titus Crijnen, probablement copié de Ruckers. A l’ensemble, il imprime des mouvements vifs, aux transitions maîtrisées. Accents et carrures marqués. Disposé alentour, son effectif instrumental ne dépasse pas la dizaine. Le basson de Claude Wassmer, les hautbois de Yanina Yacubsohn et de Pier-Luigi Fabretti luisent de tous leurs timbres, brochant chacun sur le tapis mouvant d’un continuo splendide (David Simpson, violoncelle, Jonathan Cable, contrebasse, Jonathan Rubin, théorbe). Avec souplesse, le flûtiste Sébastien Marq virevolte, espiègle virtuose, tel un soliste détaché soudain de son corps d’origine, en jouant d’effets d’échos et de déplacements sur l’estrade.

Egale à elle-même, la divine Emmanuelle de Negri traverse le spectre entier des sentiments humains, qu’elle se languisse de l’absence d’Acis (Hush, ye pretty warbling quire), qu’elle clame triomphalement son amour (As when the dove) ou en déplore la perte (Must I my Acis still bemoan). Elevé à Cambridge, Hugo Hymas est incomparable dans sa langue : aristocrate, subtil, son Damon nous régale d’exquises tournures anciennes. James Way campe un berger brun et bouclé, tendre, agreste (Consider, fond shepherd), auquel manque encore le feu (Love in her eyes sits playing), quand Alex Rosen incarne son rôle avec une sorte de truculence rabelaisienne conforme à l’esprit parodique du texte, emplissant l’espace, forçant parfois le trait jusqu’à rendre Polyphème bouffon (I rage, I melt, I burn ! O, ruddier than the cherry). Equilibrée, l’alliance des voix du chœur est superbe : Maud Gnidzaz, soprano, Rory Carver, ténor, Yannis François, basse (Wretched lovers, Acis now a god appears). Ovationnée comme il se doit, la réussite est totale.

Une classe de maître dirigée par William Christie, un séminaire sur l’influence de la musique baroque française présidé par Yossi Maurey, chef du département de musicologie à l’Université Hébraïque de Jérusalem, complétaient ces soirées mémorables.

Crédit photos :

William Christie dirige La Création de Haydn, 15 juillet 2018, © Frédéric Gaussin

William Christie en répétiton dans la forteresse des Croisés, 15 juillet 2018, © Solal Sakiel
Cour de la forteresse, 16 juillet 2018, © Solal Sakiel
Haendel, Acis et Galatée : William Christie, Maud Gnidzaz, Rory Carver, 16 juillet 2018, © Solal Sakiel
Haendel, Acis et Galatée, Hugo Hymas, Maud Gnidzaz, Emmanuelle de Negri, James Way, Rory Carver, 16 juillet 2018, © Solal Sakiel
Haendel, Acis et Galatée, Alex Rosen, 16 juillet 2018, © Solal Sakiel
Muriel Haïm et William Christie, 16 juillet 2018 © Solal Sakiel

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