Classique
Verbier au beau fixe : les voix avec Marc Minkowski, la puissance avec Lucas Debargue et Kristof Barati et un concert très secret

Verbier au beau fixe : les voix avec Marc Minkowski, la puissance avec Lucas Debargue et Kristof Barati et un concert très secret

25 juillet 2018 | PAR Yaël Hirsch

Une journée encore très riche et très ensoleillée nous a permis de fêter pleinement les 25 ans du Festival de Verbier. La matinée a été illuminée par le duo violon-piano formé par Kristof Barati  et Lucas Debargue à l’Eglise et la soirée a été marquée par un programme tout en beauté et en voix dirigé par Marc Minkowski. 

Le violoniste hongrois Kristof Barati et le pianiste français Lucas Debargue nous avaient préparé un programme merveilleux à l’Eglise dès 11h du matin. La virtuosité du violoniste et la puissance de leur duo ont reçu l’ovation d’un public vraiment bouleversé. Tout a commencé par la Sonate de Debussy (1916). Dès les premières notes, l’on sent une grande complicité et un travail imposant entre les deux solistes. C’est clairement le son solaire, puissant et peut-être plus mitteleuropéen et sanguin que français et symboliste de Barati qui mène le jeu. Souple, tout en nuance, Debargue suit et rend tout intense depuis le début de l’Allegro Vivo. aussi bien que dans la légèreté qui s’évapore peu à peu de l’intermède. Et dans le finale qui est comme une course folle, la maestria des deux musiciens explose encore tandis qu’ils semblent presque danser.

La mythique première sonate de Brahms (1878)  est un véritable morceau de bravoure et d’émotion que les deux artistes partagent volontiers. Solaire, elle appelle la pluie et c’est plus ou moins ce qui s’est passé avec un gros orage qui est tombé sur Verbier dans la nuit. Mais revenons à la musique. Après un très léger temps de recueillement, le premier mouvement n’est que chaleur et beauté, même quand il passe de l’intensité de l’archet aux pizzicati, Barati reste dans la souplesse de la caresse. L’adagio n’est que majesté et le dernier mouvement de joie est un chant qui saisit toute la salle.

Après une petite pause au soleil où l’on a envie de danser devant tant de beauté, c’est le moment de la Sonate de Franck (1886). Le premier mouvement, avec  sa parfaite exécution, ses rythmes maîtrisés, son sens du temps, les échos entre les deux pianistes, laisse étrangement un sensation de vague émotionnelle qui apaise. Un moment exceptionnel reçu comme un coup de poing par le public. Avant le deuxième mouvement, à défaut de pouvoir applaudir, certains lancent un « waouh » de choc. La suite est à l’avenant : l’on entend presque un écho de partita de Bach dans les moments solos de Barati dans le mouvement suivant et la légèreté si parfaite de la dernière partie est offerte comme un cadeau. C’est debout que Verbier applaudit ce qui est notre plus beau concert entendu jusqu’ici. Et le généreux duo se laisse encore plus aller vers le sublime dans deux bis qui reprennent largement leur répertoire enchanteur du jour.

Après un déjeuner au soleil dans la montagne, il est déjà temps de se préparer pour les Corbins. Pour le concert du soir, à la divine Elisabeth Leonskaja dans un répertoire tout Beethoven (lire notre article sur son récent concerto n°4 à la Maison de la Radio) nous avons préféré Marc Minkowski à la tête du Verbier Festival Chamber Orchestra, avec chœur RiAS, la violoniste Vilde Frang, le baryton Peter Mattei et la soprano Ying Fang (déjà hier aux Corbins pour la 4e de Mahler, lire notre article). Un concert à guichet fermé qui a commencé par le concert pour violon n°5 de Mozart (1775), répertoire où l’on a moins l’habitude d’entendre Minkowski.

Et alors qu’il commence avec énergie et semble déjà s’adresser à chaque membre de l’orchestre en particulier, l’on se dit que Mozart va très bien au chef français. Extrêmement expressif, il marque les pauses autant que la danse. L’orchestre marque un grand temps et semble laisser la place à la soliste. On entend à peine un filet de musique, mais la violoniste norvégienne Vilde Frang est très présente. D’aucuns trouveront son jeu fin et sophistiqué, d’autres verront dans ses dentelles un peu trop expressives du maniérisme. L’orchestre la suit avec générosité et quand elle s’arrête, elle se retourne pour les écoutes. Le rythme est vif et Minkowski tient la joie et l’énergie jusqu’au bout. Dans le deuxième mouvement, les violons de l’orchestre nous mettent tout de suite dans une certaine langueur que la violoniste reprend avec une légèreté très travaillée. Le début du troisième mouvement est vif, presque militaire, avant que l’interprétation ne se fasse plus joueuse. L’orchestre lui, ne fait que progresser au sein même de l’oeuvre, et au moment où les vents fouettent leur bois, Minkowski et le VFCO atteignent des sommets d’expressivité et d’émotion. Le dernier mouvement laisse place à un solo virtuose pour Frang tandis que l’orchestre continue sa montée pour nous laisser au bord du souffle après de très belles montées et des temps d’attente pleins de sens.

En guise de deuxième oeuvre de cette soirée riche et diverse, c’est Bach que Minkowski dirige… Et pas sur instruments anciens. La Cantate est « Ich habe genug » (« je suis comblé », 1727) célèbre Dieu pour la vie repue d’un être prêt à mourir. Minkowski dirige le début avec douceur, mais malgré la suavité du timbre du baryton Peter Mattei, c’est assez surprenant d’avoir l’impression de revenir aux années 1970,  à un gala en Allemagne avec une cantate un peu amidonnée d’avant le mouvement de retour de jeu du baroque sur instruments anciens. Le moment sotto voce du troisième mouvement où Minkowski fait presque taire l’orchestre avant que le ténor ne chuchote surprend et l’on se penche pour tendre l’oreille. Mais même sans boyaux (et  avec un génial claveciniste), ici encore, l’orchestre, sous les doigts de son chef ne fait que progresser, le chanteur aussi, tout autant dirigé et la cantate devient vraiment sublime dans le final au thème troublant « Ich freue mich auf meinem Tod » (« Je me réjouis de ma mort ») qui nous empoigne et nous laisse avec la chair de poule, prêts à accueillir la suite…

En effet, le thème d’acceptation de la mort nous prépare à la deuxième partie du concert : le Requiem de Fauré. Et là il ne faut pas attendre la fin pour atteindre l’extase. Alors que le plateau s’est rempli pour cette oeuvre très populaire (1888), la version de Mikowski est à la fois intime, calme et majestueuse. Rien ne suinte ou ne dépasse, tout se tient avec rigueur mais aussi douceur. Dès le Kyrie, tout est distinct et apaisé, pas de drame inutile, même quand le chef lève les deux bras tout au dessus de sa tête pour lancer le Hosanna. L’extraordinaire chœur qui est entré en scène de manière disciplinée (les hommes à droite, les femmes à gauche) nous emporte dans une odyssée placide parce que tout est déjà joué. L’offertoire de Peter Mattei, de retour pour cette pièce, est plein de lumière, le Sanctus est aérien, et même le Pie Jesu magnifiquement interprété par Ying Fang, n’est jamais suppliant. Cette belle et longue louange à Dieu se termine avec la même profonde beauté, faite d’imperceptible et d’acceptation. Un moment vraiment mystique et une des plus belles version du Requiem de Fauré qu’il nous a été donné d’entendre.

A 22h30, nous avions un invitation pour un « concert secret ». Le principe ? Le soliste et le lieu ne sont dévoilé qu’au dernier moment. Hier cela se passait à la chapelle protestante. C’est le violoniste Johnny Gandelsman, membre du quatuor Brooklyn Rider, qui était l’artiste secret de ce concert, avec un programme de sonates et partitas pour violon seul de Bach. Et tandis qu’une pluie torrentielle s’est abattue sur la Montagne, les happy few de cet événement menés d’une main de maître par le programme Unlimited ont continué à célébrer la beauté de la musique et la fragilité de la vie.

visuels : YH . Vilde Frang (c) Nicolas Brodard  et Barati/Dsbargues ©LucienGrandjean

Gagnez 3×2 places pour le film Arythmie
Cap Ferret Music Festival : classique et jazz main dans la main sur la presqu’île
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *