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Révélation Seong-Jin Cho, la 4e de Mahler et un Karaoké lyrique d’enfer sur les hauteurs de Verbier

Révélation Seong-Jin Cho, la 4e de Mahler et un Karaoké lyrique d’enfer sur les hauteurs de Verbier

24 juillet 2018 | PAR Yaël Hirsch

Ce deuxième jour de Toute La Culture au Festival de Verbier, qui fête cette année ses 25 ans, a été riche en contrastes. Intimiste avec le pianiste Seong-Jin Cho, symphonique avec Mahler et carrément festive avec un karaoké du crû. Live-Report.

Soleil et fond d’air frais, comme il se doit en montagne… Il était 11 heures du matin quand nous avons grimpé pour nous rendre à l’Eglise afin d’entendre le pianiste coréen Seong-Jin Cho dans un programme Schumann et Debussy. Médaille d’or du concours Chopin en 2015, Seong-Jin Cho vient de terminer ses études au Conservatoire de Paris auprès de Michel Béroff. A tout juste 24 ans, son interprétation – sans partition bien sûr – d’un répertoire (post)romantique lourd d’émotion était d’une maîtrise et d’une sensibilité qui a bluffé le public de Verbier.

Seong-Jin Cho commence par du Debussy qu’il a déjà enregistré pour Deutsche Grammophon. Il coupe les deux séries d’Images (1905-07) en deux pour les placer comme deux introductions à ses deux parties de concert, il happe tout de suite le public par son son puissant, son jeu et son visage profondément expressifs et si bien accordés avec ce répertoire symboliste. Tout est beauté en reflet dans son Debussy qui séduit immédiatement et violemment.

Lorsqu’il passe à Schumann et aux huit Fantasiestücke op 12, l’on sent tout de suite que les choses se corsent. Commençant dans la douceur, il sait faire sentir les dialogues internes qui irriguent la musique comme une lame de fond. Semblant par moments aux bords de la folie ou de l’apoplexie (il sort un petit foulard pour s’essuyer le visage en cours de route, l’air exsangue), le pianiste est juste bouleversant dans sa manière de passer d’une atmosphère à une autre, de nous faire sentir les sautes d’humeur sans jamais rien brusquer. Même quand il lève sa main gauche très fort et très haut-dessus du clavier pour marquer un temps d’arrêt. Mais il lie toujours le tout au tout en rendant cela beau et inquiétant. Il nous convie ainsi à un carnaval à la fois magnifique et très angoissant qui nous a laissés pantois.

Après l’entracte et la deuxième partie de Debussy, le pic de la maîtrise s’exprimait avec une Sonate n°3 de Chopin (1844) où le pianiste a distillé mille nuances et teintes sur lame de fond très intense. Martial au début, le premier mouvement se fait plus solennel et nous fait entrer dans un monde d’ordre et de sentiment. Bref et vif, le Scherzo est presque un ballet tandis que la nuit tombe vraiment avec le Largo. Les mains de Seong-Jin Cho traversent tout le clavier à un rythme fou et son visage semble imprimer chaque note, tourné vers nous. Le final prend son temps et marque l’apaisement avec infiniment de délicatesse.

Applaudi debout, le pianiste offre – toujours par cœur – pas moins de deux bis où il se jette à nouveau tout entier. Une immense découverte pour ceux et celles qui ne l’avaient pas encore entendu, à Verbier.

Des deux concerts du soir, il nous a fallu à nouveau choisir entre Mischa Maisky et ses enfants et une 4e de Brahms par l’Orchestre de Verbier. Alors que Martha Argerich et Janine Jansen, entendues avec Maisky à la Philharmonie cette année (lire notre article sur ce concert époustouflant) ont annulé leur venue à Verbier, c’est Elisabeth Leonskaïa et Vadim Repin qui les ont remplacées au piano et au violon. Nous avions de notre côté plutôt prévu une descente aux Combins pour entendre le chef allemand Christoph Eschenbach diriger l’Orchestre de Verbier. Le soliste de la première partie était le violoniste Leonidas Kavakos pour le concerto à la mémoire d’un ange écrit par Alban Berg pour la fille de Alma Mahler et Walter Gropius, morte à l’âge de 18 ans. Pièce à la fois dodécaphonique et très sensible, ce concerto extrêmement virtuose (il a été écrit pour et avec le violoniste Louis Krasner) peine un peu à nous émouvoir dans cette version où le soliste semble jouer seul, à l’avant de l’orchestre sans un regard pour les jeunes qui l’accompagnent et même pour le chef. Certains moments sont épiques mais le principal ne passe pas.

Après l’entracte, le Verbier Festival Orchestra interprète sous la houlette de Christoph Eschenbach la 4e Symphonie de Mahler (1900). Si l’on a pu voir que le maître fait travailler le changement de rythme à ses disciples et si le côté folklorique est présent dès le premier mouvement « Bedächtig », même le 4 mouvement « Ruhevoll » ne nous emporte pas. Reste la découverte magnifique de la voix de la soprano chinoise Ying Fang, robe bustier bleue, qui nous emporte vraiment dans « la vie céleste » en final.

La soirée s’est terminée par une excellente initiative du programme « Unlimited » du Festival de Verbier, sorte de off officiel de concerts (en plein air, pour les jeunes, dans d’autres villages du Valais) et activités. Ce lundi soir au sympathique pub le Crock No Name, c’est un cabaret lyrique qui est annoncé. Le public arrive tard après les concerts et à minuit le chant bat son plein. Mais peu de Carmen et beaucoup de Dalida et de Queen : les étudiants de l’académie de Verbier ont besoin de se détendre. Rien de tel qu’une bonne pop chantée par tous et à tue-tête pour faire la fête, se laver les oreilles et repartir pour plus de musique le lendemain.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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