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Pascal Bertin, directeur artistique du Festival Baroque de Pontoise : « On doit toujours à ce qui nous a précédé »

Pascal Bertin, directeur artistique du Festival Baroque de Pontoise : « On doit toujours à ce qui nous a précédé »

30 septembre 2022 | PAR Yaël Hirsch

Alors que le 37e Festival Baroque de Pontoise commence ce week-end avec la contralto Anthéa Pichanick et l’ensemble Caravaggio dans du Vivaldi, les Voice Messengers et la pianiste Clare Hammond, dans le répertoire de Hélène de Montgeroult, le directeur du Festival, Pascal Bertin, développe pour Toute La Culture la thématique de cette édition : les héritages.

La saison est placée sous le signe des héritages. Quel est le vôtre ? Quels sont les grands maîtres qui vous ont marqué ? 

C’est une belle question parce que personne ne me la pose jamais. Mon héritage est évidemment multiple. Nous sommes héritiers de nos parents, les miens n’étaient pas musiciens mais simplement mélomanes. Je suis héritier du fait que nous chantions à tue-tête en voiture avec mon père des chansons de Michel Fugain. Je suis héritier des efforts qu’ont fait mes parents quand j’ai voulu faire partie du choeur d’enfants de Paris et qu’ils ont dû m’y amener deux fois par semaine alors que nous habitions en banlieue, et ce d’autant plus que ce n’était pas leur univers. D’un point de vue professionnel, je suis l’héritier de mon tout premier chef de chœur et puis surtout de Philippe Herreweghe, qui dès la fin du conservatoire m’a fait une place dans le choeur de la Chapelle Royale. À cette époque, parmi les sopranos il y avait Sandrine Piau, Véronique Gens, parmi les ténors Vincent Bouchot, Joël Suhubiette, chez les basses il y avait Renaud Machart, Hervé Niquet. Encore cette semaine, je suis allé écouter les Vêpres de Monteverdi dirigées par Herreweghe à Saint Roch (Paris) et j’ai compris pourquoi c’était mon héritage principal. C’est vraiment un musicien qui me touche plus que les autres. 

Quelle est votre définition du « Baroque » ?  

Philippe Herreweghe est un très bon exemple de ce qu’est la musique ancienne aujourd’hui. Les anglophones ont un terme plus approprié que le mot « Baroque’, que  l’on pourrait traduire par la « pratique historiquement informée ». Tout un  travail a été fait des années 1960 aux années 1980 sur la  musique baroque . Tous les chefs baroques historiques font un travail de recherche sur la lisibilité, sur la contextualisation et sur le choix des instruments. Ce qui a fait que la révolution baroque s’est élargie jusqu’au début du XXème siècle parce qu’il ne faut jamais oublier qu’en 1913, au Théâtre des Champs Élysées, quand Stravinsky crée le Sacre du Printemps, l’orchestre est monté sur scène avec des cordes en boyaux. Ce sont des  instruments qui n’ont aucun rapport avec ce qu’on entend aujourd’hui par instruments modernes. 

Dans la programmation, il y a également du baroque un peu plus « primitif » (Schütz, Rasi…)

Quand je suis arrivé à la tête du festival, il y a quatre ans je n’ai pas voulu en changer le nom mais  j’ai voulu élargir le sens du mot baroque. Le baroque en termes d’époque irait de L’Orfeo de Monteverdi en 1607 et la mort de Bach en 1750. Mais il faut se rappeler que le terme de « musique baroque » est extrêmement récent et date des années 1950. Quand au XVIIIème siècle on disait d’un compositeur que sa musique était « baroque » ce n’était pas un compliment. « Baroque », cela veut dire « irrégulier ». C’est un terme de joaillerie qui définit une perle qui n’est pas entièrement sphérique. Or, personnellement, c’est cette irrégularité qui m’intéresse : dans son imperfection, elle peut donner quelque chose d’encore plus beau que quelque chose qui est parfait. Le baroque n’est donc pas qu’une époque et nous pouvons nous autoriser à programmer de la musique médiévale, renaissance, du baroque primitif, du classique, du romantique, du jazz, de la chanson et puis la création contemporaine. Nous ne voulons pas faire un festival où il n’y aurait que des Messie de Haendel et des Quatre Saisons de Vivaldi parce que le public a aussi besoin d’autre chose, de découverte. Tout l’enjeu c’est d’aiguiser la curiosité du spectateur.

Le festival organise également, une exposition qui porte sur le temps, le chorégraphe François Chaignaud propose un spectacle avec Geoffroy Jourdain. Les disciplines dialoguent au coeur du Festival baroque de Pontoise ?

C’est quelque chose dont j’ai hérité et j’en suis très heureux. Le festival a toujours été pluridisciplinaire (musique, théâtre et danse) et j’ai la chance d’avoir des partenaires qui permettent de décliner cette pluridisciplinarité. Nous sommes un festival à demi nomade avec les deux églises de Pontoise pour base et nous travaillons avec tous les théâtres de la communauté d’agglomérations de Cergy Pontoise et plus largement avec tout le territoire Val-d’Oise, et même les Yvelines et Paris. J’ai des partenaires beaucoup plus compétents que moi sur d’autres expressions. Tout l’enjeu est de choisir ensemble des spectacles, des projets qui vont convenir à la fois à l’esthétique générale du festival baroque de Pontoise et à des modes d’expression qu’ils connaissent bien mieux que moi, comme la danse  contemporaine. Je suis enchanté que nos partenaires nous apportent aussi leurs suggestions. Par exemple, le projet Tumulus m’a été proposé par la directrice de la scène nationale et j’ai adoré l’idée de réunir François Chaignaud et Geoffroy Jourdain. 

Cette notion d’héritage inclut la dimension familiale que l’on connaît bien chez les Bach; qu’en est-il chez les Scarlatti que vous mettez à l’honneur ? 

Chez les Scarlatti la filiation est moins importante que chez les Bach, où le moindre petit cousin est un compositeur. Chez les Scarlatti, on connaît surtout le père Alessandro et le fils Domenico. Ce sont deux musiciens majeurs de leur époque qui ont des parcours assez différents. Ils ont la musique en héritage, mais leurs musiques sont totalement différentes. Alessandro a écrit 115 opéras et des centaines de cantates. Domenico est surtout connu pour les 555 sonates pour clavecin qu’il a écrites. Il y a également des différences dans leur géographie car Alessandro vit en Italie et Domenico est à la cour d’Espagne et du Portugal.

De quelle manière votre programmation résonne-t-elle avec l’actualité ?

Le thème du festival résonne toujours avec l’actualité. Il n’est pas musicologique car nous ne voulons pas nous enfermer. Le thème doit toujours ouvrir vers des sujets de société. Ainsi, nous regardons les anniversaires des compositeurs, imaginons quel lien il peut y avoir entre eux et  faisons ensuite un parallèle avec notre époque. Cette année les compositeurs sont Schütz, André Cardinal Destouches, Ralph Vaughan Williams et Byrd. Comment les relier les uns aux autres ? Il y a une filiation dans l’éducation c’est-à-dire que Heinrich Schütz a été l’élève extraordinaire de Gabrieli et Monteverdi en Italie, il va aussi orienter toute la musique allemande qui va lui succéder, même celle de Bach. André Cardinal Destouches est l’élève de Campra, grand compositeur de la cour de France et d’Aix-en-Provence. Ralph Vaughan Williams s’inspire de la musique baroque allemande et de la musique anglaise. Et William Byrd est probablement l’élève de Tallis et l’inspirateur de 100 ans de musique anglaise. Il y a en commun une question de transmission. Et par rapport à notre époque c’est intéressant car il y a un espace de fantasme, en particulier auprès des jeunes générations, sur le fait de ne rien devoir à personne, de s’être fait tout seul, alors que je suis persuadé que nous devons toujours à quelqu’un, à ce qui nous a précédés, même si c’est en réaction. C’est pour cela qu’en exergue de l’édito il y a cette phrase de Brigitte Engerer. 

« Si je suis devenue ce que je suis, c’est grâce aux autres, à mes parents, à mon professeur. Nous sommes comme les galets dans la mer, façonnés par les vagues successives de nos rencontres. Elles nous malaxent, elles nous transforment. On n’est jamais rien par soi-même, il faut savoir le reconnaître. »

Qui est votre public depuis 37 ans ? Comment faire pour le diversifier ? 

Nous avons un public fidèle qui est très présent. Nous rayonnons sur tout notre territoire, mais il est parfois difficile de faire venir des Parisiens à Pontoise. Nous sommes conscients de l’importance de renouveler les publics. Nous avons mis en place un système de covoiturage. Quand vous prenez un billet, vous êtes redirigé sur une page qui permet de demander ou d’offrir un transport. Aussi, comme nous sommes sur une vingtaine de lieux différents, le public est lui-même assez différent. C’est pour cela que dans la programmation je travaille avec les directeurs artistiques de salles qui nous accueillent. Ils connaissent très bien leur public aussi, sa sociologie, ses origines…

Et travaillez-vous encore avec les conservatoires, avec les écoles ?

Le festival est saison complète et nous jouons tout au long de l’année, pour être au plus proche des écoles qui ont plus de mal à participer au début de l’année scolaire. Une programmation qui s’étend sur toute l’année permet de faire des projets sur plusieurs semaines. Nous travaillons avec plus de de 10 écoles primaires et 2 collèges. Nous avons aussi une politique tarifaire avantageuse pour les jeunes (gratuit pour les moins de 18 ans et 5€ pour les 18-25 ans). Le prix ne doit pas être un frein. 

Est-ce qu’il y a un concert que vous attendez particulièrement ? 

C’est très difficile de répondre à cette question. J’ai déjà vu et entendu certains programmes et d’autres seront des surprises. Je suis très heureux que nous programmions pour la première fois un ciné-concert. C’est un montage de films de Méliès avec une composition pour instruments anciens et modernes. Mais toute la programmation est passionnante ! Le premier week-end, vous pourrez entendre Il Caravaggio, les Voice Messengers et un récital de pianoforte au Château de Montgeroult sur le lieu de résidence de la compositrice qu’on met à l’honneur. En trois jours, nous proposons un panorama complet de ce que le festival peut faire !

visuel(c) Ferrante FERRANTI / CNSMDP

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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