Classique
Le trio grandiose et complice Argerich, Kremer et Maisky à la Philharmonie

Le trio grandiose et complice Argerich, Kremer et Maisky à la Philharmonie

19 janvier 2022 | PAR Yaël Hirsch

Réunis dans la grande salle Boulez de la Philharmonie, ce mardi 18 janvier 2021, la pianiste Martha Argerich, le violoniste Guidon Kremer et le violoncelliste Mischa Maisky nous ont fait vivre une très grand moment avec un programme grave et marqué par l’histoire du 20e siècle, notamment avec le 2e trio pour piano de Chostakovitch et une oeuvre moins jouée : la sonate pour violon et piano de Weinberg.

Beethoven et ses nuances

Longue jupe à fleur pour Martha Argerich et chemise argentée de seigneur pour Maisky, les deux musiciens entrent en scène à la fois graves et complices pour la sonate n°2 de Beethoven qui crée un début de concert familier, romantique et  majestueux. Si l’Adagio évoque une nature solaire avec un piano clair qui détache presque les notes aux côtés à un violoncelle plus souple et plus chuchotant, il y a déjà quelque chose de troublant, sinon grinçant dans ce qui apparait comme un face à face et dans les changements de rythme. On est entraîné, admiratifs et prêt à passer le cap du 20e siècle pour à se laisser remémorer la sombre histoire de l’Europe… 

Weinberg, le juif polonais

Sauvé du pire par son ami Chostakovitch,  le compositeur juif polonais réfugié en URSS en 1939 Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) est en ce moment redécouvert. Nous pouvons entre autres citer ce mois-ci un concert du quatuor Hémiones à la synagogue de Copernic et le duo  Sarah Iancu  et David Bismuth à Toulouse et dans les dernières années  un album du trio Metral à la Dolce volta l’an dernier, d’Accentus en 2020, avec évidemment les Weinberg Chamber Symphonies par Kremer en 2017… Kremer et Argerich nous font entendre Sonate pour violon et piano n°5, qui date de 1953, année de l’incarcération de Weinberg sous le régime stalinien. C’est son chef-d’oeuvre de musique de chambre et c’est évidemment une oeuvre sombre dès les premières notes de piano. L’Andante est intense, comme une corde qui se tend et l’Allegro est grinçant. Le malaise progresse dans l’Allegro moderato, où le violoniste semble au comble de l’intensité. C’est à la fois une sorte de tango de mort et de musique qu’on imaginerait bien accompagner un film expressionniste muet. Le dernier mouvement est plus calme, peut-être résigné avec une fin qui témoigne que le drame est accompli. 

Deux créations musicales pour mémoire

C’est un peu requinqués par quelques pas à l’entracte que nous abordons la deuxième partie du concert avec Guidon Kremer seul en scène, debout devant le piano fermé. Le violoniste annonce en français un changement de programme : nous n’entendrons pas Gulf Stream de Victoria Poleva mais une autre oeuvre ukrainienne : une sérénade du quasi-contemporain de Weinberg et Chostakovitch, Valentyn Silvetsrov. Courte, la pièce  a la beauté nue d’un au-revoir. Et puis, conservé du programme original, Kremer jour le Requiem de Igor Loboda, oeuvre  également courte, datant de 2015 et commémorant la place Maidan et les victimes de 2014 d’après une mélodie traditionnelle sur laquelle tomberait un couperet. Le message est clair : celle que le poète Czeslaw Milosz appelait « L’autre Europe » n’a pas fini de souffrir. 

L’éblouissement Chostakovitch

C’est donc avec gravité et tout à fait préparés que nous accueillons les trois solistes réunis pour le trio avec piano n°2 de Dmitri Chostakovitch, crée le 14 1944 à Leningrad, après la mort de l’ami du compositeur Ivan Sollertinski. C’est dans un souffle exsangue que Maisky aborde l’Andante. Si Kremer est plus clair et plus incarné dans la déploration, Argerich le suit dans l’étouffement. L’intensité grimpe et le requiem du premier mouvement est consommé. Du côté du public, notre souffle, nous le retenons, durant chacune des 26 minutes que dure cette pièce à laquelle menait tout ce que nous avons entendu ce soir. La danse désarticulée et terrible de l’Allegro nous saisit aux tripes et le largo qui suit en devient existentiel. L’assimilation de thèmes folkloriques (et peut-être même rituels) juifs transformés en grincements secoue et l’intensité arrive à son comble dans le final. 

Les trois solistes nous offrent un moment plus apaisé et presque joyeux en bis. Et lorsque nous sortons du concert, c’est Chostakovitch que nous gardons en tête, avec évidemment l’impression d’avoir assisté à une interprétation dont nous nous souviendrons longtemps. Mais aussi : dans l’absence de plainte et dans la détermination des trois amis, tous juifs de l’est ayant quitté leur pays d’origine, c’est comme une sorte de commémoration forte, musclée où la vie est passé avant d’avoir été bafouée que nous avons entendue. Ce trio avec piano n°2 brille par l’absence se lamentation, ce qui le rend d’autant plus inoubliable. 

visuels (c) YH

Elles vivent : La start up nation luxuriante d’Antoine Defoort au Centquatre
« Leona », de Isaac Cherem : couple mixte et drame intime au Festival Dia(s)porama
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


Soutenez Toute La Culture