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Festival de Pâques de Deauville 2018 : Jeunesse, quand tu nous tiens !

Festival de Pâques de Deauville 2018 : Jeunesse, quand tu nous tiens !

17 avril 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Un ébouriffant « Concerto Grosso no 1 » pour deux violons, clavecin, piano préparé et cordes, d’Alfred Schnittke : voilà cette année ce qui a lancé avec panache le XXIIe Festival de Pâques de Deauville.

« La Plage de Douvres »

Qu’une manifestation peut-être plus encline à défendre les répertoires des XVIIIe et XIXe siècles et du début du XXe devant un public plutôt conservateur, mais toutefois cultivé, ait choisi en ouverture une œuvre datant de 1977, voilà qui apparaît comme assez audacieux. Cependant l’audace a payé. Grâce à l’interprétation magnifique de cette pièce étonnante et baroque qu’est ce « Concerto Grosso » par deux jeunes violonistes, Amaury Coeytaux et Omar Bouchez, par Philippe Hattat aux deux claviers, et par les tout jeunes musiciens de l’Atelier de musique, cet ouvrage iconoclaste a remporté un petit triomphe.

Cette année donc, lors de sa première série de concerts soutenus par le Fonds de dotation de Françoise Kahn-Hamm, le Festival de Pâques de Deauville a misé sur le XXe siècle. Et après le concert d’ouverture consacré à Alfred Schnittke et à Dimitri Chostakovitch, il s’est, le lendemain, attaché aux compositeurs américains Charles Ives, Samuel Barber, Aaron Copland et John Adams. Et là, le pianiste Bertand Chamayou a brillamment et courageusement défendu la « Concord Sonata » d’Ives qui n’en reste pas moins fâcheusement soporifique malgré ses éclats sonores et sa difficulté d’exécution, cependant que le jeune Quatuor Hermès entourait la belle mezzo-soprano Adèle Charvet interprétant avec une intelligence sensible la plus prenante de toutes les œuvres présentées lors de cette matinée yankee : la bouleversante « Plage de Douvres » de Samuel Barber.

Jeunesse bouillonnante

Jeunesse des interprètes, bouillonnement de talents, le Festival de Pâques de Deauville, qui s’est constitué une place singulière dans le paysage musical français, demeure lui aussi étonnamment juvénile dans son inlassable recherche de nouvelles générations d’interprètes talentueux.
« Une aventure » souriait Philippe Augier, le maire de Deauville, à propos du festival alors qu’il célébrait en 2016 ses vingt ans d’existence.
Fondé, pensé, animé par Yves Petit de Voize, structuré par Bernard Crozier, et alors présidé par l’ancienne ministre à la Condition féminine Monique Pelletier, depuis 1996 le Festival de Pâques de Deauville a lancé généreusement des générations de jeunes musiciens français lesquels, pour la plupart, se sont fait un nom, voire un grand nom, dans leurs domaines respectifs.

Nous partîmes cinq cents…

« Une aventure » disait donc le maire de Deauville qui aurait bien pu paraphraser Corneille quand celui-ci fait dire à Rodrigue Diaz de Vivar, au Cid Campeador triomphant : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort/ Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ». Sauf qu’à Deauville, en 1996 ou en 1997, on partit à cinquante ou moins encore. Si les concerts du festival font souvent salle comble aujourd’hui, si le public accourt en nombre même pour des œuvres réputées « difficiles », il y a moins de vingt ans les premières soirées programmant des musiciens aujourd’hui renommés ne réunissaient guère plus qu’une cinquantaine auditeurs. « Avant que les concerts ne soient tous ramassés sur les fins de semaines, il y eut même un soir, s’amuse Yves Petit de Voize, où ils nous fallut sortir dans la rue, Bernard Crozier et moi, afin de héler les rares passants et réussir à en faire entrer trois dans une salle désespérément vide où s’apprêtaient à jouer les musiciens. Ces trois là sont aujourd’hui des fidèles et ils rient encore de cette approche musicale pour le moins inattendue ».

Dans le luxe et le crottin de cheval

Pour Yves Petit de Voize, ce festival était la réponse à apporter à la demande de jeunes musiciens talentueux, en quête de reconnaissance et d’une manière différente de travailler. Et surtout sans doute d’une autre façon d’aborder la musique et la vie artistique : une façon plus aimable, plus détendue, plus conviviale, plus inventive aussi où l’on mêlerait avec conviction le répertoire romantique à celui du XVIIIe siècle ainsi qu’à celui des XXe et XXIe siècles. L’idée germa alors que Petit de Voize dirigeait le Festival de Montreux, au moment où Renaud Capuçon, alors âgé de 19 ans, lui parla d’une vague de musiciens de talent qui comme lui déboulaient dans la carrière. Certains d’entre eux s’étaient connus au Festival des Arcs et c’est le fondateur de ce festival, Roger Godino, qui bientôt offrira au Festival de Deauville son premier bureau parisien. Car au moment même où naît cette idée d’une manifestation pour talents neufs faite pour s‘épanouir dans un climat détendu, Yves Petit de Voize est amené à rencontrer Philippe Augier, alors adjoint à la Culture de la mairie de Deauville, par l’intermédiaire de Béatrice Augier connue aux Arcs. L’idée de festival se concrétise. Dans la station normande, en l’absence d’une salle de concert à l’acoustique décente, un lieu est même inopinément trouvé pour les concerts. Un lieu intime, parfaitement insolite, mais dont l’acoustique paraît exceptionnelle : la salle Elie de Brignac, édifiée toute en bois, et qui est celle où chaque année se vendent ce qu’on appelle les « yearlings », ces jeunes pur sang destinés à devenir des chevaux de course. On logera les musiciens dans les élégants hôtels mis à disposition par le Groupe Barrière ou parfois, tout au début, chez des amateurs de musique qui résident à Deauville et dont le nombre ne cessera de grossir. Les organisateurs se répartiront dans les bâtiments entourant la salle des ventes de chevaux, dont la villa Pégase, la bien nommée, jouxtant la salle de concert et donnant sur une voie au nom cruellement comique, la rue Jules Saucisse.

Des générations de musiciens

Plus tard une autre résidence, la villa Namouna qui borde la plage de Deauville, sera elle aussi mise à la disposition des jeunes musiciens quand ils viendront, en été, travailler et se produire lors d’un festival estival créé en écho au premier.
Les pionniers de cette épopée normande ont pour nom Renaud Capuçon, Nicholas Angelich, Jérôme Pernod, Jérôme Ducros, Henri Demarquette, Tedi Papavrami, Lise Berthaud, Stéphanie-Marie Degand, Laurent Vernay, Olivier Greif, puis Jérémie Rhorer, Stéphanie d’Oustrac, François Salque Bertrand Chamayou, Julien Chauvin, beaucoup d’autres encore. Et les premières manifestations sont parrainées par Augustin Dumay, Maria Joao Pires ou Emmanuel Krivine.
Depuis des générations entières de nouveaux musiciens les ont suivis, sans que cela empêche les premiers de revenir de temps à autre au bercail.

L’image de Deauville

« Ce fut et cela demeure une aventure », reprend Philippe Augier. Une aventure qui s’emballe dès son élection en 2001 comme maire de Deauville. Car il est pour lui essentiel de conférer à la station balnéaire dont il a la charge une image autre que celle qui lui est donnée par une clientèle souvent inculte, tapageuse et vulgaire qui occupe les plages et le casino. Il veut une manifestation artistique de grande qualité, en un temps où n’existait à Deauville rien d’autre que le Festival du cinéma américain. Le Festival de Pâques saura combler ses vœux. Mettant tout le poids de son autorité municipale en jeu et jouant des lois qui obligent les casinos de soutenir l’action culturelle, il permet à Bernard Crozier, l’administrateur du festival, de négocier une convention avec le Groupe Barrière qui assurera durant 18 ans un appui annuel de 200 000 euros au Festival de Pâques, sans compter les apports en nature concédés par les hôtels et restaurants du groupe et les subventions octroyées par les autorités locales.
Outre les spectacles proposés durant l’année par la ville et par le casino de Deauville, l’offre culturelle est encore complétée par un festival de photographie et un festival du livre lié à toutes les musiques. Et comme on pouvait le subodorer, cela contribuera à faire venir à Deauville un public cultivé et renouvelé tout en créant un nouveau sujet de fierté pour les habitants et des retombées économiques générées par des manifestations. « L’image de la ville a beaucoup changé, affirme le maire de Deauville. Des résidents jusque là occasionnels s’y fixent, aidés en cela par les nouvelles technologies. La communauté de communes à laquelle nous appartenons passe chaque fin de semaine de 21 000 à 30 000 habitants. C’est pour ces publics mouvants aussi bien que pour les résidents permanents que l’offre culturelle s’impose. Elle exerce un forte attractivité, apporte un élément festif, même pour ceux qui ne participent pas aux festivals ».

Une ébullition de talents

En 1996, un festival de musique classique poussif et sans vision achevait de s’assoupir sur la plage normande. Yves Petit de Voize lui donnera le coup de grâce avec son projet plein de vie, dans une ébullition de jeunes talents qui permet de découvrir depuis plus de vingt ans un répertoire d’une grande diversité et des interprétations sortant souvent de l’ordinaire. De découvrir aussi ce que l’école musicale française produit de mieux en matière d’interprètes. Mais l‘aventure n’en serait plus une sans le talent fastueux et brouillon d’Yves Petit de Voize qui est bien le seul sans doute à avoir su fédérer tant de jeunes talents et sans qui le Festival de Pâques de Deauville perdrait toute sa poésie et beaucoup de sa folie et de son charme. « Sans lui, sans les musiciens, sans le maire de Deauville et sans le Groupe Barrière, le festival n’existerait simplement pas », dit, pour clore le sujet, quelqu’un qui aura suivi chaque année la manifestation, dès sa première édition en 1996, et qui suivra sans doute encore celles de demain.

Raphaël de Gubernatis

Les prochains concerts du Festival de Pâques de Deauville 2018 se donnent les 20 et 21 avril, et du 26 au 30 avril 2018. Au programme, des œuvres de Vivaldi, Telemann, Händel, Beethoven, Schubert, Dvorak, Brahms, Fauré, Franck, Mahler, Stravinsky, Berg, Chostakovitch, Schnittke, Bax, Korngold ou Montgomery, mais aussi une création de David Chalmin. Et pour interprètes Augustin Dumay, Didier Sandre, Adèle Charvet, Maxime Coggio, Gabriel Acremant, Justin Taylor, Sophie de La Bardonnèche, Adam Laloum, Victor-Julien Laferrière, David Kadouch, Guillaume Bellom, Mi-Sa Yang, Lise Berthaud, Mathilde Calderini, le Quatuor Arod, le Quatuor Hanson, le Trio Les Esprits…
Festival de Pâques de Deauville, Salle Elie de Brignac; 02 31 14 14 74 ou billeterie@congres-deauville.com

Visuel : ©Claude Doaré

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