Chansons
Citizen of Glass d’Agnes Obel, la discrète baroque

Citizen of Glass d’Agnes Obel, la discrète baroque

28 octobre 2016 | PAR Hassina Mechaï

Auteur-compositeur-interprète singulière, Agnès Obel revient avec un nouvel album, Citizen of Glass. Danoise vivant à Berlin, chantant en anglais, l’artiste à l’univers particulier réussit un retour plein de grâce. Ce nouvel album était attendu avec impatience. Et le résultat est à la pleine mesure de cette attente.

Agnes Obel compose et chante comme le ferait un peintre. Sa musique, très visuelle, déployant des entrelacs sombres et lumineux, des lignes rythmiques subtiles, lignes d’horizon ou lignes de fuite ; des tâches couleurs fauves aussi que vient poser le violoncelle, omniprésent chez elle, et puis les notes bleues du piano. Et si Agnes Obel avait été effectivement peintre, sa peinture subtile, en clair-obscur évidemment, aurait été toute retranscrite dans ce nouvel album, Citizen of Glass.
Pour les amoureux de cet artiste danoise qu’on avait découverte et aimée à travers Aventine, sorti en 2013, et trois ans avant Philharmonics, ce nouvel album est à la mesure et à la démesure du talent de cette artiste pourtant délicate et sensible. Même voix cristalline qui vient s’accrocher sur des compositions suspendues et qui mêlent avec bonheur pop et baroque, et puis de la mélancolie aussi. On soupçonnerait presque qu’Agnes Obel soit une fusion musicale née de la rencontre de Bach et de Dylan, de Debussy et de Kate Bush.
Car une incandescence tranquille irradie de ce magnifique nouvel album, une évidente beauté aussi. La harpe médiévale s’y harmonise avec le son du Trautonium, un synthétiseur étonnant, aux touches en métal, datant de la fin des années 1920. Cet instrument y sonne des notes inquiétantes, comme du verre qui se fissure. Cet instrument servira d’ailleurs à Hitchcock pour reproduire les cris perçants de la musique du film Les Oiseaux. Autre fusion réussie, celle des clarinettes et des clarinettes basses qui viennent donner leur tonalité grave au frémissement des violons et des violoncelles, tandis que des samples de clavecins apportent leur couleur intemporelle. Mais c’est la voix pure, haut suspendue de la chanteuse qui donne la vraie tonalité à l’album, comme toujours chez Agnes Obel. Une voix qui susurre, murmure, souffle aussi, mais n’empêche pas la puissance d’interprétation. Et puis le silence aussi, en infinie fraction, vient poser la nécessaire respiration qui rend vibrant le tout.
Les morceaux se succèdent, se déploient plutôt, comme des pans d’un tableau mouvant, émouvant aussi. La Berlinoise d’adoption y montre son perfectionnisme habituel. Et c’est peut-être cela qui surprend le plus, qu’un tel sens du détail musical ne fige pas l’œuvre, mais au contraire lui donne une fluidité indéniable. La musique d’Agnes Obel oblige à se poser, elle est méditative sans être sombre. Elle est aussi cinématographique, posant dès le premier morceau, Stretch your eyes, une ambiance hitchockienne, à la Bernard Herrmann. La chanteuse de 35 ans a d’ailleurs quelque chose des blondes glacées du maître britannique, une sorte de Tippi Hedren pop, l’incandescence sous la glace. Cet univers à la Bernard Hermann se retrouve de façon nette sur les morceaux Trojan Horses ou encore Mary, sorte d’hommage inconscient ou pas au compositeur préféré de Sir Alfred et à la musique du film Vertigo. Le morceau Familiar retient aussi l’attention, évidemment. La chanteuse y réussit le tour de force de dialoguer avec son double, dont la voix, la sienne, a été retravaillée jusqu’à ressembler de façon troublante à celle d’Anohni (ex Antony and the Johnsons).
La discrète Agnes Obel sait dire aussi des choses, à travers son univers étrange et somptueux. Citizen of Glass ou citoyen de verre est une allusion directe au règne totalitaire du tout-regard. Celui que permet internet, la mise en réseau continue des vies et des trajectoires. Agnes Obel déclare ainsi : « « Il y a dans ce monde un sentiment grandissant d’obligation de se transformer en citoyen de verre. Qui voudrait qu’il faille se dévoiler, laisser tout le monde nous voir, nous utiliser nous-mêmes comme matière, et pas seulement quand on est artiste ou musicien. Ces jours-ci, tout ce qui concerne nos vies semble devoir aller dans le sens de la révélation de l’intime, de notre moi à travers chaque petit détail. C’est une nouvelle façon d’être qu’on serait censé adopter… ».
Une violence symbolique omniprésente qui n’est pas sans rappeler l’univers carcéral idéal imaginé par le philosophe Jeremy Bentham au 18eme siècle. Ce panoptique dont Michel Foucault fit le modèle d’une société axée sur le contrôle social.
Et de cela Agnes Obel a visiblement peur, quand elle déclare : « on attend de moi que je sois en verre – mais aussi dans ma vie privée. On attend maintenant de chacun qu’il révèle son autobiographie. C’est comme si une caméra était en permanence dans la pièce. Ça nous transforme énormément en tant qu’êtres humains… ».
Dans les dix chansons que compte l’album, elle décrit un monde où le piège de la technologie fait écran entre les hommes. Un monde aseptisé et dompté par l’uniformité du regard imposé, être vu plus que regarder. Un monde dans lequel une Agnes Obel fait forcément figure d’étrangeté. Et c’est tant mieux…

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Hassina Mechaï

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