Musique
Benjamin Levy : « La covid met en cause l’imitation du modèle »

Benjamin Levy : « La covid met en cause l’imitation du modèle »

18 septembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

L’Orchestre de Cannes ouvre sa saison avec un grand concert gratuit (et complet !) à la tombée de la nuit qui célèbre Federico Fellini et son compositeur Nino Rota. Son chef, Benjamin Levy, nous parle d’une saison 2020-21 qu’il a souhaité placer sous l’égide du partage et du bonheur.

Comment l’Orchestre de Cannes a-t-il passé le confinement et comment envisage-t-il ces mois incertains ?
Pour la rentrée, on a déjà un peu plus de certitudes. Ce qui était assez curieux c’était la période entre la fin du confinement et le mois d’aout, qui est traditionnellement notre mois off. Nous étions très actifs, mais plutôt pour des enregistrements : un disque du compositeur Dominique Prost, des contenus pédagogiques et nous avons également décidé de faire des bandes-annonces pour chaque concert de la saison à venir. Et nous avons aussi joué en plein air puisqu’on a la chance d’avoir une région qui le permet.

Comment est le moral ?
Le moral est assez bon ! Ce qui est curieux c’est que l’on sent bien qu’il faut s’adapter… L’Orchestre de Cannes ce sont 37 musiciens. Les premiers concerts étaient en demi-formation et nous avons inventé des programmes : L’amour Sorcier ou Le divertissement pour orchestre de chambre avec une vingtaine de musiciens. Nous avons fait quelques concerts en Facebook Live, notamment pour la fête de la musique.

Désormais, pour les répétitions nous sommes assez éloignés, avec un pupitre par musicien ; les cordes doivent être masquées et moi également, tandis que les vents ont pour l’instant un plexiglas à l’arrière. Les répétitions durent 1h10 maximum d’affilée, avec une grande pause. En fait, j’ai trouvé que l’orchestre prend plus d’espace, que c’est plus agréable et que l’on voit mieux, même si les pauvres bibliothécaires doivent faire les partitions en double. Finalement, nous re-questionnons des habitudes. Dans notre monde de musique classique où on a l’impression que tout le monde s’imite, où nous avons cette religion de l’icône, nous remettons en cause cette imitation du modèle.

Avez-vous du changer la programmation, notamment des solistes internationaux?
C’est vrai qu’en juillet, nous avons dû changer notre programme, mais pour l’instant, pour la saison, personne n’a décliné. Et cet été nous avons même pu travailler avec la grande mezzo-soprano arménienne Varduhi Abrahamyan – qui chante à l’Opéra de Paris, au Metropolitan, à la Scala – et qui était merveilleusement libre pour un concert qui avait lieu 15 jours plus tard, ce qui n’arrive normalement jamais.

Vous avez donc décidé de placer cette saison, envers et contre tout, sous l’égide du bonheur ?
Oui, avec une citation de Louis Jouvet : « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il fait en partant ». C’est vrai qu’on prend certaines choses pour acquises… Quand on fait de la musique toute l’année et que tout d’un coup on nous empêche de le faire, c’est terrible. Et l’on se rend compte du trésor que l’on a entre les mains de pouvoir se rassembler pour faire de la musique. Surtout moi en tant que chef d’orchestre, c’est particulier, car c’est un métier silencieux. C’est comme un entraîneur de foot sans équipe de foot, il a beau être sur le banc de touche en disant « allez les gars », s’il n’y a pas de joueur sur le terrain il ne sert à rien. Et j’avais un peu cette impression là…

Pouvez-vous nous parler de votre hommage inaugural à Fellini ?
(Benjamin Levy regarde la météo en direct lors de cette interview qui a eu lieu lundi 14 septembre) : A priori, le concert va pouvoir avoir lieu sur la plage. Nous célébrons le centenaire de Fellini dans le cadre des manifestations Fellini Cento qui est l’événement organisé par le gouvernement italien avec l’aide  de la Fondation Fellini de Sion en Suisse qui nous prête un nombre incroyable de photos et de documents iconographiques. La ville de Cannes nous a proposé de faire un grand événement pour la rentrée, et, bien sûr, nous avons eu envie de célébrer la musique de Nino Rota, qui était son compositeur presque exclusif et l’a accompagné jusqu’à sa mort, puisque Fellini a survécu à Rota. Nous jouons le 19 septembre à 21h, avec des images d’archives et un programme musical qui retrace la vie, la carrière de Fellini, de manière chronologique, par le biais de sa collaboration avec Rota, du Cheik Blanc (1952) à Prova d’Orchestra (1978). Il y a donc plus de 20 ans de collaboration et 16 films et ce qui est incroyable, c’est qu’il n’y a pas de monotonie. Bien sûr, on connaît les grands tubes : la Dolce Vita, la Strada… Et quand on s’y intéresse de près, c’est un compositeur non seulement prolifique mais qui écrit aussi dans un style très polymorphe.

Il y a une autre figure du cinéma que vous mettez en avant cette saison, c’est Charlie Chaplin…
Absolument ! C’est vrai que petit à petit l’orchestre trouve une identité assez naturelle avec la musique à l’image. C’est quelque chose qui me tient à cœur, car c’est une musique très riche, et plus on s’y intéresse, plus il y a de choses à découvrir. Je me suis intéressé à un programme de musique des années folles et je me suis penché sur le compositeur de « Parlez-moi d’amour » de Lucienne Boyer. C’est aussi un compositeur de musiques de film formidable qui s’appelle Paul Misraki. C’est vraiment un répertoire qui mérite d’être redécouvert. Et donc, effectivement, cette année, nous programmons le concert Fellini, puis un ciné-concert The Kid de Chaplin avec une musique magnifique. Mais il y également un concert au mois de février qui s’intitule Mandoline mon amour avec des musiques de Cosma, de Jean-Claude Petit et… de Nino Rota ! Que l’on va entendre cette fois-ci dans une composition de concerto.

Vous célébrez aussi Beethoven….
Beethoven c’est un peu mon cheval de bataille. Même fin 2020, en décembre, il me semblait important de marquer son anniversaire par un concert. Mais nous avons voulu un peu changer par rapport à toutes les grandes célébrations et proposer à nos solistes de se mettre en avant. C’est aussi l’occasion de varier sur le programme habituel des orchestres qui sont à effectifs constants. Et nous avons des musiciens qui sont de très bons chambristes, ce qui permet de faire des concerts avec une sonate, un quintette, comme ça se faisait au 19e siècle. Quand on se plonge dans les programmes de l’époque des concerts de Beethoven et de Mozart c’était incroyable : il y avait un bout d’air d’opéra, un mouvement de symphonie, un mouvement d’un concerto etc.. dans des formations très variables. Et donc pour le concert d’anniversaire, on retrouve un concerto de l’époque avec un quintette de Beethoven puis une Sonate et un concerto, et puis une ouverture. Ce sera donc Beethoven sous toutes ses formes et un bel hommage au roi des compositeurs.

Quelle est la part de la musique contemporaine et de la création dans cette saison ?
Dès l’automne, il y aura Le Grand ensemble de Pierre Sauvageot, un divertimento pour orchestre et immeuble, où la musique vient à vous de manière complètement physique puisque les musiciens sont sur les balcons des gens, et les gens voient l’orchestre accroché à un immeuble avec une pièce ou s’intercalent des interviews des habitants de cet immeuble, des sons du quotidien… C’est une sorte de grande symphonie du quotidien et c’est magnifique ! Et il y aura Ernest et Céléstine, la création de Karol Beffa, avec qui nous avons déjà collaboré pour L’œil du loup, lors du Festival du Livre de Mouans-Sartoux. Enfin, il y aura une autre création avec Franck Nathan, jeune compositeur nancéen. La création et la musique à l’image sont deux directions qui nous intéressent pour cette saison et pour les prochaines années.

Qu’attendez-vous le plus en cette veille de rentrée ?
Nous avons hâte de jouer parce que rien ne remplace l’expérience du concert ; hâte de retravailler avec des musiciens avec qui s’est créé un vrai rapport de proximité artistique. Il y a toute une génération de solistes qui ne demandent qu’à faire de la musique ensemble. Alexandra Soummn par exemple fait sa troisième et dernière saison comme artiste associée de l’orchestre. Elle jouera de la musique de chambre avec les musiciens au mois de novembre, proposera des masterclasses. Cela renouvelle complètement le rôle du soliste qui vient pour la journée, répéter et jouer avant de repartir de lendemain. Il y a maintenant des musiciens qui veulent vraiment créer des liens dans la continuité : le pianiste David Bismuth, la violoniste Noa Wildschut… Ce sont vraiment des gens avec lesquels nous tissons des liens.

 

 

 

 

visuel : Benjamin Levy (c) Yannick Perrin/ODC.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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