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Roman : L’emprise, de Sarah Chiche

23 avril 2010 | PAR Yaël Hirsch

Après un premier roman remarqué lors de la Rentrée littéraire de l’automne 2008, Sarah Chiche est de retour sur les pérsentoirs des librairies avec « L’emprise » (Grasset). L’histoire d’une jeune-femme un peu perdue qui trouve malheureusement refuge auprès d’un psy-gourou extrêmement dangereux. Le refuge se transforme en addiction, et le désir de vivre en survie misérable. Un texte fort et vibrant, et éclairé en halo d’une ironie très noire.

« Très tranquillement, j’ai choisi de vivre », disait Hannah Epstein-Barr, l’héroïne du premier roman de Sarah Chiche, L’inachevée (Grasset, 2008). . Celle de « L’emprise »‘ (Grasset, 2010) n’a pas de nom. Mais toujours les mêmes valises de divorce, de mère abusive, et de grand-mère décédée. Après avoir fait un soudain héritage, elle tente aussi de continuer à vivre, en dépensant -pense-t-elle- à bon escient son argent tout neuf auprès d’un vieux gourou qui lui propose de s’occuper d’elle à plein temps pendant trois semaines pour la modique somme de 30 000 euros. Mais les conditions du vieux tuteur fripé sont draconiennes : ne voir personne, ne pas lire, ne pas manger avant d’aller aux séances de 5 heures, se devêtir entièrement pour commencer sa thérapie et écrire chaque soir un rapport circonstancié de leur rencontre du jour. Au bout de trois semaines, la jeune femme se sent mieux : propre, nettoyée de l’intérieur, elle ne fume plus, a l’impression de s’être détachée des chsoes superficielles et a même trouvé un travail. Mais elle s’ennuie de tout et de tous, et ne peux complétement oublier celui pour qui elle a rompu son mariage… Surtout, son vieux thérapeute est devenu une drogue dure qui fonctionne en effet boomerang. Sous son emprise, elle ira loin. Très loin, dans la dépense d’argent et dans des délires de possession. Or, la première chose qu’il lui a apprise et peut-être la seule leçon qui l’ait appaisée est celle du pardon…

Sarah Chiche invite son lecteur à cette jeune femme nue et faustienne dans son pacte avec un diable contemporain aussi banal que talentueux. De solides références psychologiques, sociologiques, et littéraires viennent sceller le destin de cette succube d’aujourd’hui. Mais il ne faudrait pas limiter ce roman à une attaque contre les dérives de certaines formes de psychologies hétérodoxes, par rapport à la psychanalyse dite « classique » que l’auteure pratique.  Les références aux essais de cette disciplines sont souvent voilées (mais que vous pouvez retrouver ici), pour laisser toute la place à  la narration de l’irresistible descente aux enfers. Celle-ci a lieu dans une langue résolument contemporaine qui transperce un corps omniprésent de pantin et de femme. Mais l’écriture si vivante regorge également de nombreux thèmes symbolistes et occultes très  « fin de (dix-neuvième) siècle ». En état de moindre resistance, surtout en manque d’affection et de repères, et sans même à avoir passer par Internet (les bons conseils d’un beau-père plus que parfait suffisent), nous sommes tous à la merci de manipulateurs scrupuleux dans le plaisir qu’ils peuvent prendre à notre destruction. La fable de Sarah Chiche est terrifiante, d’autant plus que la distance ironique qui noie l’héroïne l’amoindrit encore pour rendre l’aventure supportable et nous laisser la suivre jusqu’à un bout.

Avec un thème vampirisant et un texte fort, le second roman de Sarah Chiche rend l’emprise contagieuse…

Sarah Chiche, L’emprise, Grasset, 181 p., 15 euros.
« Vingt-cinq ans defilent sous ses paupières. Elle voit flotter tous les temps ensemble en une frise infernale, contemple chacune de ses fautes et se sent une épave. Le passé grignote le présent. Les morts s’entassent sur les vivants. Entre elle et chaque paysage, chaque objet et même chaque visage, sur lequel elle pose son regard affolé, s’est intercalé un écran transparent où se meuvent en un incessant cauchemar des fantômes en grisaille. » p. 142

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Roman : L’emprise, de Sarah Chiche”

Commentaire(s)

  • Daniel de Miniac

    Le premier prix  » Hortense Dufour  » crée par le Lions Club de Marennes sera décerné à Sarah Chiche pour son deuxième roman « L’Emprise  »
    Cérémonie le 5 décembre 2010 médiathèque de Marennes en présence dE Madame Hortense Dufour

    novembre 27, 2010 at 11 h 25 min

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