Essais
Quand la différence est un atout. Réflexions d’une psychologue clinicienne sur les forces des surdoués en situations de crise

Quand la différence est un atout. Réflexions d’une psychologue clinicienne sur les forces des surdoués en situations de crise

10 avril 2022 | PAR Bernard Massoubre

Dans son essai, Monique de Kermadec, psychologue clinicienne, s’interroge sur l’impact de la pandémie sur nos relations sociales. Et, elle montre, exemples à l’appui, que les surdoués s’en sortent mieux que les autres.


Un surdoué c’est quoi ?


L’auteur a écrit de nombreux ouvrages sur les surdoués et les enfants précoces. Néanmoins, au plan de la sémantique, nous devrions sans doute parler d’individus à haut-potentiel plutôt que de surdoués. En effet, ce dernier qualificatif présuppose que ce sont des personnes douées pour tout, alors que ce n’est pas le cas.
Pour schématiser, il y a deux sortes de surdoués : le premier de la classe le futur polytechnicien, et le second l’accidenté de la vie, sous-doué dans bien des domaines. Mais, cette distinction sémantique n’est pas gênante dans cet essai car Monique de Kermadec fait clairement référence à la seconde catégorie de surdoués.

La pandémie de COVID vécue par les surdoués
Cette crise sanitaire est singulière car elle provoque un changement radical de nos relations avec les autres, une rupture de lien social, et elle réduit le contact physique. C’est pour cela que les individus doués de sur-efficience intellectuelle ont plus de difficultés que les autres à établir, ou à restaurer, ces contacts.
Or, ce constat est en contradiction avec le titre de l’essai. En fait, et c’est la pertinence de l’analyse de Kermandec, ces personnes ont développé en réaction des mécanismes de sauvegarde, des parades. Ainsi, Les surdoués vont compenser un sens du toucher déficient, ou très douloureux, en sollicitant leurs intelligences émotionnelle et relationnelle. Le but est de trouver les ressources nécessaires à la résilience.

L’importance du toucher
C’est un chapitre essentiel du livre : il apporte des informations précieuses sur l’étude de nos mécanismes relationnels.
Pourtant, autre paradoxe, le pouvoir du toucher a toujours été sous-estimé dans la communication avec autrui, même chez les soignants. Cette attitude est préjudiciable car ce geste traduit une empathie active. Ainsi, par le toucher, le malade « se sent rétabli dans sa dignité de personne, au moment même où il se trouve lui-même plongé dans une relation douloureuse avec son propre corps, qui l’abandonne et le martyrise ».
Edward Hall classe les relations en quatre cercles : l’intime, le personnel, le social et le cercle public. Le rapport patient/soignant est dans le cercle de l’intime, définie à 45 cm du corps de l’autre. Mais, la distance physique importe moins que la manière de s’approcher du patient. Ainsi, on peut créer un sentiment d’agressivité, ou a contrario renforcer un lien de confiance.
Les récents progrès en neurosciences montre que le toucher active la sécrétion d’ocytocine qui réduit de façon significative le stress et l’anxiété. C’est pour cette raison qu’on l’appelle l’hormone du bonheur. Les neurosciences ont mis en évidence la fonction de « neurones miroirs ». Ainsi, la vision d’un être souriant induit chez nous une même propension au sourire, à la confiance. Les neurones miroirs sont des régulateurs d’humeur, ils assurent notre équilibre émotionnel.
D’autres études indiquent que le toucher est un langage à part entière. En effet, il permet de communiquer avec l’autre sans passer par la formulation verbale.
Or, l’absence de contact physique au début de la pandémie, et avec les masques, a allongé notre périmètre de sécurité. Le besoin de contact physique non assouvi provoque une frustration chez le sujet, une carence relationnelle. L’assouplissement des mesures (jusqu’à quand ?), avec le retour au présentiel, redonne au toucher ses lettres de noblesse.

 


Sans oublier des conséquences


La vie n’est pas un monde de Bisounours. Et, le « toucher » en est parfois le bras armé. Les patients qui ont subi des maltraitances ou des viols ont besoin de toucher l’autre de façon compulsive, même s’ils sont terrifiés. Cela est surprenant mais ce besoin est en fait vital pour l’équilibre de la personne.
Dans le syndrome post-traumatique (SPT), le processus de mémorisation s’enraye. Le cerveau émotionnel prend le dessus sur le cerveau rationnel. Dans ce cas, l’empreinte du traumatisme n’est plus un récit logique et cohérent, mais composée d’émotions fragmentées.
Sans aller jusqu’à ces exemples pathologiques, les traumatismes affectifs mettent en péril l’épanouissement de la personne. Il se trouve que les surdoués, depuis leur tendre enfance, connaissent la moquerie, l’isolement parce qu’ils se sentent (et sont) différents. Pourtant, dans des situations difficiles, et avec leur vécu, leur intelligence émotionnelle les aidera.

L’accès au bonheur
La définition du bonheur a peu d’importance. Il peut s’incarner dans un romantisme mièvre, titre d’un essai de 1979 du neurologue Dominique Laplane Le bonheur est-il pour les imbéciles ? Cet aphorisme est prêté d’ailleurs à Malraux. Mais le bonheur est aussi un moteur puissant de la réalisation de soi.
Une étude, initiée en 1939, a défini le bonheur. Des psychiatres et des psychologues de l’Université de Boston l’ont menée pendant 75 ans. Leur conclusion est sans appel : c’est la qualité de nos relations avec les autres et la profondeur de nos émotions qui nous procurent du bonheur. Les individus les plus heureux ont choisi de donner la priorité de leurs relations à l’émotion. Ils ont « travaillé leur intelligence émotionnelle ».


L’intelligence émotionnelle  
L’intelligence cognitive (définie par le QI) n’offre ni le bonheur, ni les ressources nécessaires à son accomplissement. Elle  résoud des problèmes ou d’élaborer des concepts. Néanmoins, elle n’est pas le lot commun des enfants précoces et des adultes à haut potentiel. Or, pendant longtemps, cette forme d’intelligence a tenu le haut du pavé, et ce n’est plus le cas. La communauté scientifique n’entre pas dans un processus de dénigrement mais plutôt de reconnaissance de son interdépendance avec les deux autres formes d’intelligence, ces dernières soutenant l’intelligence cognitive.
Ainsi, ce déclassement oblige à reconsidérer l’importance moindre que nous accordions à nos sentiments et à nos émotions. C’est le cas par exemple de l’hypersensibilité, considérée pendant longtemps comme une faiblesse. On l’associe à un manque de virilité, de contrôle de soi.
L’intelligence émotionnelle est la capacité à « percevoir ses propres émotions et à établir des rapports harmonieux avec les autres ». La plasticité de notre cerveau, avec de nouvelles connections et de nouveaux neurones, permet de nous adapter en gérant aux mieux nos émotions et nos comportements. Alors, une part de nos émotions échappe  à tout contrôle rationnel. Et la fonction de Haut Potentiel (la douance) est liée, la plupart du temps, à une hypersensibilité émotive.
Reuven Bar-On, directeur de l’institut des Intelligences appliquées au Danemark, a mis au point une des premières mesures de l’intelligence émotionnelle, qu’il nomma quotient émotionnel (QE). Il considère que les personnes avec un QE supérieur à la moyenne ont un meilleur taux de réussite quand elles font face aux pressions de l’environnement.

Et l’intelligence relationnelle
L’intelligence relationnelle (ou intelligence sociale) est la troisième forme d’intelligence. Elle dépend étroitement de l’intelligence émotionnelle mais elle n’en est pas tributaire. Elle nous permet de gérer positivement nos relations avec les autres.
L’évaluation de l’intelligence relationnelle est primordiale chez les hauts potentiels. Ils ont du mal à s’intégrer dans leur famille, l’entreprise, la société…Leur intransigeance, leur vivacité d’esprit, leur faculté d’élocution provoquent le rejet de la part du groupe.
En période de crises, comme une pandémie, les surdoués ont connecté leur intelligence émotionnelle à leur intelligence relationnelle. Ils sont alors un exemple pour tous ceux qui sont confrontés à une carence de liens.



La résistance au changement ou la résilience ?


Tout individu entretient une relation ambiguë avec l’idée de changement. La société actuelle est confrontée à des modifications d’ordres professionnel, économique, sanitaire ou familial. Ces transformations ne sont pas sans effets sur le psychisme de la personne, qui échoue à intégrer la crise.
Dans ce contexte, le deuil est un élément essentiel dans une situation de crises. Il n’est pas seulement la disparition d’un être cher, bien que ce soit celui à qui l’on pense en premier. Il concerne aussi la perte d’un mode de vie, d’une insouciance ou d’une liberté. Nous perdons nos repères et la confiance placée dans le monde d’avant. Pour cela, l’exemple des surdoués est éloquent quand il s’agit de faire son deuil car ils y sont préparés tout au long de leur vie. « Ils font leur deuil de l’idée d’une normalité retrouvée ou d’un milieu dans lequel ils seront enfin compris et intégrés ».
Ainsi, beaucoup de surdoués font preuve de résilience. En psychologie, ce concept décrit la capacité d’un individu à se relever après une épreuve douloureuse. Boris Cyrulnik l’introduit avec l’observation des survivants des camps de concentration. « C’est donc à partir d’une expérience de souffrance, pour la dépasser, qu’on actualise des forces demeurées jusqu’alors latentes et inconnues ».
La résilience est un mécanisme de défense qui permet à l’individu de survivre à son traumatisme, mais sans en guérir totalement.

L’intelligence est évolutive
La psychologue Jacobsen a mis au point un « profil d’intelligence évolutionnaire ». Chacun d’entre nous, quelque soit son âge, peut augmenter son potentiel si son intelligence est stimulée de façon adéquate. Ainsi, tout individu (dans la mesure du raisonnable) est un surdoué en puissance s’il arrive à créer une synergie entre les différentes facettes de son intelligence.
Pour cela, le test est composé d’un inventaire réparti en deux chapitres : le premier pour les intelligences multiples, le deuxième pour le développement de l’intelligence. Mais ce test ne se substitue pas aux autres, il met en exergue les forces, les faiblesses et les vulnérabilités du sujet.
A l’issue, les réponses indiquent le besoin urgent qu’ont les surdoués à se connaître. Elles leur ont permis de s’adapter à leur entourage. Aussi, elles aideront les personnes fragilisées à faire le point pour « actualiser leur soi ».
Néanmoins, De Kermadec insiste sur le fait que ces démarches d’amélioration ne se substituent pas au rôle du psychothérapeute. « Le travail thérapeutique est circonscrit par l’objectif focal, ce qui délimite les résultats thérapeutiques ».

L’essai de Monique de Kermadec est captivant à plus d’un titre car il est un reportage étayé du monde de la pandémie. Celle-ci oblige les psychiatres et les psychologues à aborder la question de la souffrance avec un nouveau paradigme. Or, les soignants proposent peu de solutions à ce jour.
Pourtant, dans cette situation de catastrophe (sanitaire), la psychologue clinicienne nous indique que les surdoués sont les mieux armés, et elle nous explique par quels mécanismes. A la fin du livre, elle propose « la boite à outils du psychothérapeute » pour aider à développer son intelligence émotionnelle.
Et ce n’est pas la moindre de ses qualités, la lecture de cet essai est accessible à tous.

Monique de Kermadec Les forces des surdoués dans un monde en crise aux éditions Albin Michel, 216 pages, 18,90 €. Sortie en décembre 2021. 

Visuel : couverture du livre

 

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Bernard Massoubre

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