Fictions
La Douceur de l’eau : Le prix de la liberté

La Douceur de l’eau : Le prix de la liberté

25 août 2022 | PAR Nathalie Valluis

Que s’est-il passé à la fin de la guerre de Sécession, lorsque les soldats de l’Union ont annoncé aux esclaves qu’ils étaient désormais libres ? En partant de ce point charnière de l’histoire des Etats-Unis, Nathan Harris écrit, à 27 ans à peine, un roman profondément touchant et résolument moderne.

Nous ne sommes pas les premiers à le dire, Oprah Winfrey ou Barack Obama, entre autres, l’ont déjà fait. Nous ne serons pas les derniers : surtout, ne passez pas à côté de ce texte et de ce nouvel auteur.

Une improbable rencontre

George Walker, propriétaire terrien à Old Ox, en Georgie, vient d’apprendre la mort à la guerre de Caleb, son fils unique. Incapable d’en parler à sa femme, il part chasser la bête mythique qu’il poursuivait enfant avec son père et qui continue de lui échapper.

Entre fatigue et désarroi, il se perd dans la forêt et rencontre Prentiss et Landry, deux frères qui survivent là depuis qu’ils ont quitté l’exploitation de son voisin, à laquelle ils « appartenaient » avant la libération des esclaves. Ceux-ci l’aident à regagner sa maison. Cela pourrait en rester là, il en ira pourtant très différemment.

« George monta l’escalier du perron en boitillant. Le froid avait déjà quitté ses os quand la porte s’ouvrit sur la chaleur de l’âtre. Sur le seuil, il jeta un bref regard en arrière à la forêt inerte et silencieuse dans les ténèbres. On aurait dit que, là-bas, il n’y avait rien du tout. »

Des personnages subtilement décalés

Les premières pages pourraient donner la (fausse) impression d’un roman historique maîtrisé mais relativement classique.

Prentiss et Landry rappellent George et Lennie, les amis du roman de Steinbeck Des souris et des hommes, et ce n’est certainement pas un hasard :

« Dans les dernières lueurs du jour, George distinguait tout juste les traits du grand, au regard si placide et inexpressif que l’homme paraissait un peu simplet. Sa bouche ouverte découvrait une rangée de dents qu’il ne cherchait pas à cacher. C’était l’autre, le plus petit, qui se chargeait de la conversation »

George a tout du rentier détaché du monde, auquel seul le deuil d’un fils mort sans héroïsme donne une épaisseur. Quant au voisin qui vient de perdre ses esclaves, il est « un abruti, le genre d’individu qui, si vous lui tendiez un violon, était tout aussi capable de le fracasser sur son crâne pour voir quel son en sortirait que de placer un archet sur les cordes ».

Cette sensation s’estompe cependant dès le deuxième chapitre, les actes et réactions des protagonistes, en forme de quasi anachronismes, révélant une autre réalité : George aime cuisiner quant Isabelle, sa femme, cuit trop les crêpes les rares fois où elle tente d’en faire, aucun esclave de semble avoir vécu récemment sur la propriété, des chaussettes se retrouvent au centre de la conversation…

Les hommes ne sont pas conformes à l’image qu’ils donnent, les femmes non plus. Nathan Harris crée en effet, et c’est l’une des magnifiques surprises de ce texte, des personnages féminins forts, complexes et indépendants.

Un texte actuel et engagé

Bien que l’ancrage historique soit sans ambiguïté, l’absence de descriptions d’objets et lieux marqués par l’époque (vêtements, demeures…), au profit d’une nature omniprésente, nous fait parfois traverser le temps.

Il est vrai que les thèmes, abordés avec une grande finesse, sont terriblement actuels et dépassent le seul contexte du roman : ségrégation et, au-delà, rejet de toute forme de différence, culpabilité, quête de sens, féminisme…

La réflexion est juste, jamais manichéenne, et s’exprime à travers des personnages étonnants.

La liberté et l’affirmation de soi ont un prix. Si Prentiss et Landry le savent depuis toujours, ceux qui les entourent le découvriront peu à peu et leurs expériences nous hantent bien après la dernière page.

Nathan Harris, La Douceur de l’eau, Editions Philippe Rey, 464 pages, 24€, sortie le 25/08/2022.
Visuel (c) Couverture du livre

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Nathalie Valluis

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